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Full text of "Bêtes et gens qui s'aimèrent"

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L J 



r 



i 

m 
\ 



II a été tiré de cet ouvrage : 

trois cent cinquante exemplaires sur papier de Hollande, 

soixante-cinq exemplaires sur papier de Chine, 

cinq cent quarante exemplaires sur papier vélin pur fU La fuma, 

tous numérotés, 
et vingt-cinq exemplaires sur papier de luxe, 

hors numérotage, 

tous signes et parafés de la main de Fauteur, 

imprimés spécialement pour ses amis et lui. 




if/ • 



Bêtes et gens 



qui s aimèrent 



/ 



DU MÊME AUTEUR 



CHEZ LE MÊME ÉDITEUR 
ROMANS 

Fumée d'opium. 
Les Civilisé». 
L'Homme qui assassina. 
Mademoiselle Dax, jeune fille. 
La Maison des Hommes vivants. 
Dix-sept histoires de marins. 
Quatorze histoires de soldats. 
La dernière déesse. 

THÉÂTRE 
La veille d'armes. 



chez d'autres éditeurs 



La bataille. 

Les petites Alliées. 

Thomas l'Agnelet. 

En préparation : 

Le dernier Dieu» roman. 

Les condamnés à mort, roman. 



B. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNT 



1 



bêtes et gens 
qui s'aimèrent 



PARIS 
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR 



26, BUE RACINK, 20 

uKdi reprodnaioD li m iU 



r 



Droits de traduction et de reproduction réservés 

pour tous les pays. 

Copyright 1920, 

by Ernbbt Flammarion 




J 



1 
LES BÊTES 



1. — UNE VIE 



A Guy de Maupassant. 

Le commencement' de l'histoire, je ne le 
sais pas. Rien ne m'oblige, d'ailleurs, à con- 
fesser mon ignorance, sauf ma loyauté d'his- 
torien. Mais je préfère en vérité perdre la face 
qu'abuser impudemment mes lecteurs et Iran- 
cber au hasard le problème des sept villes qui 
pourraientae disputer l'honneur d'avoir donné 
le jour à mon héroïne, encore qu'elle ne soit 
en aucune façon - descendante d'Homère, ie 
supposa qu'elle naquit à Paris; je suppose 
même que ses père et mère devaient loger 
dans l'aristocratique arrondissement numéro 
sept; non loin de ces Invalides qui groupent 
encore, autour de leur dôme splendide, tous 




8 BÊTES ET GENS QUI S'AIMÈRENT 

les plus vieux noms» toutes les plus vieilles 
demeures de notre noblesse de France... Je 
suppose tout cela ; mais ce ne sont que des sup- 
positions. Et je n'affirme rien, sauf que la dite 
héroïne arriva chez moi, par une belle matinée 
de juin ou de juillet, dans une litière, — comme 
il sied à toute personne de qualité; — et que 
cette litière était un panier : parce que la sus- 
dite héroïne était une chatte. 

Une chatte... j'exagère 1 Disons plutôt qu'elle 
le devint. Car, dans ce premier instant qui vit 
les sentiers de nos deux existences s'appro- 
cher l'un de l'autre, et se prolonger paral- 
lèlement, la chatte en question n'était qu'un 
petit, petit, tout petit chat, qu'un avorton de 
chaton. Et bien malin qui l'eût affirmée chatte 
plutôt que chat, ou le contraire! Gela n'était 
qu'une boule de poils. Et cela venait d'arriver 
chez moi, ainsi que j'ai dit, dans un panier* 
Oté le couvercle du contenant, je vis le contenu. 
C'était vivant, cela remuait. Et, tout de suite, 
cela s'escrima des quatre griffes pour sortir; et, 
ma foi, cela y parvint. 

En ce temps-là, je venais d'éprouver trois pertes 
les plus douloureuses du monde : ma grande 



à 



Vierge, une bestiole tricolore qui avait dé- 
bauché coup sur coup tout ce que l'immeuble 
comptait de jeunes chattes bien nées, avant 
que lui-même eût eu l'âge légal de jeter sa 
propre gourme... trois charmantes bêtes qui 
se partageaient mon cœur, comme a dit le 
poêle : tous layant tout entier!... Tout cela 
était mort, dans le temps que je prends pour 
l'écrire. Tigresse et Petite Vierge, sorties en- 
semble un matin du logis, le soir n'y étaient 
pas rentrées ; et voilà pour elles ; on n'en enten- 
dit plus parler, jamais. Messahne, qui rachetait 
par un étalage perpétuel de toutes les plus 
chastes vertus maternelles le souvenir un peu 
léger de sa marraine, Messaline, privée de son 
fils et de sa fille, en était morte immédiatement, 
comme U sied. 

En ce temps-là donc, plus aucun chat dans 
ma maison. Et mon cœur en était attristé. 

J'avais ordonné qu'on y pourvût. J'avais 
offert aux divinités domestiques un sacrifice : 
plusieurs drachmes en offrande ; et la Lucine 
des chats, à qui la chose avait été probablement 



r 



10 BÊTES ET GENS QUI S'AIMÈRENT 

transmise, m'octroyait à n'en pas douter cette 
petite chose neuve qui, prudemment risquée 
hors cette litière qui était un panier, allongeait 
maintenant une à une, sur le tapis de ma 
chambre, des diminutifs de pattes.. . 

(Certes! à n'en pas douter, la Lucine des 
chats, elle-même : la grande mouinoutte de la 
concierge n'avait-elle pas tout récemment fait 
ses couches? sept jumeaux, beaux comme le 
jour!,.. Cette coïncidence valait une*cr îtu * ) 

Seulement, une difficulté, dans le premier 
instant, surgit : — Les diminutifs de pattes déjà 
nommés apparaissaient maintenant dans leur 
entier. Et c'étaient quatre touffes d'une peluche 
de soie très fine, mais noire et blanche. Noire -et 
blanche. Or, feu ma dernière chatte Messaline 
était noire* Toute noire. Et toute noire pareille- 
ment, ou plutôt tout noir avait été son prédé- 
cesseur, feu mon avant-dernier chat Ka- 
rakédy{i). La dynastie s'enorgueillissait d'être, 
depuis les temps les plus reculés, depuis des 
huit ans, des dix ans !... des douze ans, peut- 

(1) Karakédy, en turc, noir, chat. C. F* 



noir et blanc, vous m'avouerez que ce n'est 
pas du tout un chat noir ! 

J'allais donc, sans hésitation, signifier à l'in- 
trus sa sentence, et prononcer l'exclusion per- 
pétuelle : Vous qui vouliez entrer, quittez toute 
espérance! quand l'intrus lui-même, oui, ce 
chaton malencontreux, ce rien du tout, ce 
mal-noirci de quatre sous émit tout à coup la 
prétention de plaider sa cause ! Oui bien : 
p-. iui t jirement il leva le minois, une houp- 
pette à poudre de riz où luisaient deux cabo- 
chons de saphir; il ouvrit la bouche, une co- 
quille de corail d'où pointaient quatre quenottes 
d'ivoire tout neuf; et il miaula... 

Oh! il ne miaula guère : un seul miaou. 
Mais, dans ce miaou, que de choses I et comme 
c'était dit ! Il plaidait magistralement, le cha- 
ton mal-noirci 1 avec sobriété, précision, pathé- 
tisme, grandeur, éloquence ! Je ne parle pas 
chat couramment, vous pensez bien. Mais je 
sais tout de même, comme disait Figaro, le 
fond de la langue. Et je compris très bien : la 
harangue était claire ! 

— Quoi I parce que la pauvre ignorante, ma 



12 BÊTES ET GENS QUI S'àIMÈRENT 

mère, a cru que je serais plus joli comme cela... 
parce que, sans que j'en sois responsable en 
rien, mon poil... ici... là... et là encore... n'est 
pas de la même couleur que partout ailleurs, — 
vous auriez l'affreux courage de me rejeter dans 
les ténèbres extérieures après m'avoir admis 
une minute à goûter la douce lumière du foyer, 
l'intimité tiède' du chez-soi! Et moi, chaton 
innocent, qui déjà me croyais élu à ce paradis 
des chats, qu'est une maison paisible, féconde 
en pâtées savoureuses et en caresses et câline- 
ries si chères à toute âme de chat bien né, je 
n'aurais plus qu'à repasser ce seuil de bon 
augure et à retrouver, hors le logis déjà aimé, 
l'exil, l'indigence, la faim et la pluie ! » 

Mon cœur en chavira dans ma poitrine. Je ne 
prononçai pas la condamnation. Tout au con- 
traire, j'accueillis le suppliant, séance tenante : 

— Puisque tu es venu, ne t'en retourne pas, 
chat, — lui dis-je. — Demeure tel que tu es, 
chat, comme cela I Et que tel soit désormais le 
nom dont tu seras nommé : Chat-Comme-Ça! 

Quelques-uns de mes amis, à l'imagination 
un tantinet snobinette, nommèrent par la suite 



à 



Comme Ça était une ébatte, t'appelèrent Mi- 
nette. Peu importe. Et pour ce qui va suivre, 
chacun peut assurément faire choix du nom 
qu'il aime le mieux. 

Ainsi succéda sous mon toit, l'an du Seigneur 
dix-neuf cent dix et quelques, à feu la res- 
pectable Messaline, chatte toute noire, récem- 
ment morte de la même maladie qu'ancienne- 
ment le bon roi Jacques V d'Ecosse, à savoir 
de chagrin ; ainsi donc à feu la très respectable 
Messaline, chatte toute noire, succéda l'irré- 
prochable Chat-Coinme-Ça, chatte noire six 
fois tachée de blanc : au museau, au jabot et 
aux quatre bouts de ses quatre pattes. 

Je viens de citer, à propos de mon chat, un 
roi. J'en demande bien pardon à mon chat : c'a 
été faute d'objet de comparaison qui fût moins 
inconvenant. Il est bien clair que l'homme est 
supérieur aux autres bêtes. Mais il est bien clair 
aussi que le chat est supérieur à l'homme. La 
preuve la plus immédiate réside en ceci : que, 
des deux animaux vivants et libres qui vivent 



14 BÊTES ET GENS QUI S'AIMÈRENT 

dans ma maison : à savoir de mon chat et de 
moi, un seul travaille, peine et gagne pour la 
communauté, et que les fruits de son labeur, 
sans être toutefois confisqués au seul profit 
de l'autre, sont partagés entre tous les deux, 
en sorte que mon chat mange, boit, dort et se 
chauffe aussi confortablement que je fais, sans 
s'être donné pour cela tracas ni fatigue. Ce qui 
démontre bien que je suis à peu près son esclave, 
et qu'il n'est en tout cas nullement le mien. 
Laissons d'ailleurs ces mots solennels de maî- 
tres et d'esclaves, assez incompréhensibles à 
l'heure qu'il est. Je consens que je ne sois le 
serf ni de mon chat, ni de quiconque. Mais 
qu'on accorde à mon chat qu'il est pour le 
moins libre autant que moi. Si n'importe qui s'y 
refuse, je l'invite à la plus simple expérience. 
Voici le Chat-Comme-Ça, je vous le présente. 
Appelez-le, histoire d'essayer votre supériorité 
sur lui, et son assujettissement à vous. Et vous 
verrez avec quelle placide ironie, vous ayant 
très bien entendu et compris mieux encore, il 
ne vous obéira pas du tout, et restera où il est, 
immuablement. 



i 



nères m'excusent, et acceptent de bon cœur 
que je puisse ici retracer les primes aventures 
d'un bébé de chat plus complaisamment que 
je ne ferais, s'il s'agissait des premières en- 
fances d'un bébé d'homme. J'estime que ceci 
n'est point supérieur à cela, soit en intérêt, 
soit en importance. Et peut-être estimerez-- voua 
vous-mêmes qu'en pittoresque, l'histoire du 
bébé de chat vaut plusieurs histoires de bébés 
d'hommes? 

C'est par une belle matinée d'été que le 
Chat-Comme-Ça, à la faveur d'une harangue 
subtile, avait pris possession de l'héritage 
échappé des pattes défaillantes de feu Messaline, 
Et le Chat-Comme-Ça était encore un bien, bien 
petit chat. Sa mère, quelle qu'elle fût, — chatte 
de la concierge de l'immeuble, comme je 
l'avais cru d'abord, ou peut-être, comme je le 
soupçonnai plus tard, chatte mystérieuse d'une 
mystérieuse dame dont je ne sus jamais rien, 
sauf qu'elle habitait entre les Invalides et la 
Tour Eiffel, — la mère du Chat-Comme-Ça,'donc, 
avait choisi, pour ses poétiques amours, le pre- 




16 BÊTES ET GENS OUI S 'AIMÈRENT 

mier mois du printemps, dont les effluves char- 
gés de l'odeur des fleurs d'acacia troublent si 
fort et si profond l'âme des chattes. La portée 
qui s'en était suivie avait donc vu le jour au joli 
mois de mai* Et maintenant que juillet n'en 
était encore qu'à sa deuxième semaine, le Chat- 
Gomme-Ça, qui ouvrait tant larges qu'il pou- 
vait ses cabochons de saphir sur le spectacle de la 
vie, ignorait encore le premier mot dé son ru- 
diment, et ne savait notamment pas qu'il est 
cinq éléments, et qu'ils sont l'eau, le feu, l'ait, 
la terre, et celui que j'oublie. (Vous savez, on 
oublie toujours le septième péché capital, le 
douzième César de Rome et la Troisième Répu- 
blique française.) Un jour vint, que dans la 
même heure, deux des cinq éléments se révé- 
lèrent au Chat-Gomme-Ça* 

C'était le matin. Allant, venant, tournant, 
trottant, galopant, tournoyant, tourbillonnant, 
courant après sa queue et couraût après son 
ombre, le Chat-Comme-Ça venait d'engager 
une formidable partie de cache-cache avec le 
balai mécanique. Le balai d'ailleurs s'y prê- 
tait de mauvaise grâce, étant lui-même en train 
de jouer, et de jouer le vrai jeu des balais, avec 



i 



d'ailleurs tous comme cela : ils veulent toujours 
jouer avec les grands chats, ou avec les grandes 
personnes, ou avec les grandes choses. Et le 
résultat fut, cette fois encore, comme il est 
toujours : le balai, excédé par trop et trop de ca- 
brioles, fit un geste brusque, et le Chat-Gomme 
Ça, caressé sous le menton d'une bonne tape 
de bois de frêne, cessa le jeu tout net, et s'en 
fut, mélancolique, rêvera la brutalité delà vie 
en général, et des balais mécaniques en parti- 
culier, dans la salle de bain. 

...Dans la salis de bain, où, par un piège 
paternel de la Providence, le bain, tout juste à 
point, attendait d'être pris... 

C'est joliment joli, un bain tout préparé, dans 
une belle baignoire blanche! L'eau là-dedans 
parait verte, d'un vert léger, léger comme 
feuille de bouleau au premier printemps; et les 
robinets argentés du chauffe-bain s'y reflètent 
et dansent sur la surface oscillants. Des gouttes 
tombent une à une, et font des ronds qui vont 
ant un à un, et vous n'avez jamais 



r~ 




18 BÊTES ET 6EN8 QUI s' AIMÈRENT 

songé, je suis sûr, combien ce serait amusant 
de s'asseoir, tout près, sur le rebord de grès 
é maillé, et d'attraper au vol, d'une patte en 
cuillère, ces gouttes qui dégringolent du robinet 
dans la baignoire et qui ont l'air de ricocher... 

Plouf! 

Je n'étais pas dans la salle de bain. Mais en 
entendant ce plouf-là, je compris tout de suite 
le cas. 

V 

Dans le temps qu'ayant glissé, puis chu, 
puis s'étant enfoncé, le Chat-Comme-Ça dis- 
parut tout entier, pour la première fois de sa 
vie, au sein de l'aquatique empire, sa sensation 
exclusive fut une terreur épouvantable. L'eau 
du bain n'était ni froide ni chaude. Je veux 
dire qu'elle était juste à la température de la 
bestiole vivante qui venait d'y faire plongeon. 
Le Chat-Comme-ça n'eut donc ni chaud ni 
froid. Il eut peur tout court. Et n'ayant rien 
d'autre à faire qu'à avoir peur, il eut peur tout 
son saoul, tant qu'il put, à s'évanouir, et de la 
pointe des poils de sa naissante moustache de 
chat jusqu'à l'extrême bout de ses quatre pattes 
recroquevillées d'horreur. 



4 



Par chance, un miracle survint. Comme les 
quatre pattes recroquevillées se convulsaient 
et battaient, comme font toutes pattes de chat 
agonisant, lesquelles ramènent à soi les draps 
d'un lit fictif, l'eau fouettée réagit et le Chat- 
Gomme-Ça nagea. Un miracle, je vous ai dit; 
un miracle, obligatoire et réglementaire : tous 
les chatons nagent d'instinct et le mieux du 
monde. Le Chat-Coin me-Ça, toutefois, qui n'en 
savait rien, en fut éberlué; mats pas moins 
content, au contraire. 

— Ouf ! — se dit-il, soulagé d'un monde : — 
voilà qui va déjà beaucoup mieux... je me suis 
cru noyé, sinon pis. Mais n'importe : je n'avais 
sûrement pas le droit de tomber là-dedans, 
et je me suis mis dans un cas pendable... 

(Ce disant, il nageait de toutes ses pattes.) 

» ...Dans un cas pendable, ouil.. et la plus 
simple prudence m'engage à me tirer de là par 
mes propres moyens, si faire se peut et sans 
tapage... 

Il nageait de plus belle, longeant patte à 
patte le bord d'émail vertical et lisse, tout 
blanc, très beau à voir mais absolument inac- 
cessible. 



secourame r empoigna par ia peau au cou, et, 
après diverses brutalités qui lui citèrent même 
le souffle pour s'en plaindre, le Chat-Comme- 
Ça se trouva tout roulé, ficelé et emmailloté , 
dans plusieurs grosses serviettes-éponges et 
déposé non loin d'une chose inconnue, flam- 
boyante et qui dégageait une surnaturelle cha- 
leur. 

Tout cela se passait au mois de juillet, je 
l'aï dit. Il s'en suit logiquement que je n'avais 
pas encore, depuis que le Chat-Gomme-Ça lo- 
geait chez moi, jugé utile d'allumer même des 
radiateurs à gaz qui constituaient le principal 
mode de chauffage de la maison. Le Chat-Comme- 
Ça, au sortir de son bain forcé, m'était apparu 
sous les traits d'un des plus lamentables cha- 
tons qui soient, maigre comme un manche à 
balai, hérissé comme un chapeau de soie brossé 
à rebours, et ruisselant d'eau comme une 
éponge qu'on serre. Rouler cette calamiteuse 
infortune dans du linge sec n'était pas assez. 
Il eût fallu du linge chaud que je n'avais 
point. A son défaut, j'allumai donc en hâte le 
radiateur, et mis à chauffer, devant, tout en- 



r 



22 LÊTES ET GENS QUI s'àIMÈRENT 

semble les serviettes dans quoi séchait le chat, 
et le chat dans les serviettes. Voilà pour 
elles et voilà pour lui* -~ Dans ma candeur dé- 
courageante, il ne m'était pas venu en tête 
de penser que, quelque jolies que soient des 
gouttes d'eau tombant d'un robinet dans une 
baignoire, le coup d'œil n'en est tout de même 
pas comparable à celui de bougies devenant 
radiantes, de grises comme cendre qu'elles 
étaient d'abord, tout à coup et miraculeuse- 
ment, bleues comme flamme et rouges comme 
braise... 

Mais oui ! la chose arriva, comme elle devait 
arriver. Mektoub, pardi! 

Tout ébouriffé encore d'humidité, mais déjà 
chaud et confortable, le Chat-Comme-Ça, les 
yeux ronds, considérait l'étrange objet nouvel- 
lement offert à ses regards. 

Ça se tenait droit; c'était carré; ça ressem- 
blait à une dizaine de petits bâtons tous percés 
à jour; ça paraissait rouge en bas, bleu en 
haut; et ça brillait, ça brillait, ça brillait... 

— ' Si c'était bon h manger, qui sait? 

Depuis sept ou huit semaines qu'il était au 



j 



réponse avait été très variable. Neuf fois sur 
dix, évidemment, non ! ce n'était pas bon à 
manger... Mais, souvent, c'était au moins amu- 
sant à mordre. Et, même, rien, en allant au 
fond des choses, rien, sauf le poivre et la pe- 
lote d'aiguilles, n'était absolument mauvais à 
manger... surtout pour qui savait s'y prendre, 
et, prudemment, goûtait d'abord en y mettant 
la patte avant d'y mettre, comme dans la chan 
son, le menton... 

Je ne sais d'ailleurs pas exactement ce qu'y 
mit le Chat-Comme-Ça. J'entendis, à travers 
deux portes fermées, qui me parurent ouvertes, 
tellement le son les perça vigoureusement. Un 
cri : pas un miaulement; ce n'était point arti- 
culé, ni modulé. J'entendis donc un cri, tout nu, 
qui me fit mal par contagion. Je courus. Et je 
trouvai dans une chambre un peu bouleversée 
deux serviettes - éponges éparses, l'une trop 
près du radiateur allumé, qui la roussissait; 
et, dans le coin le plus noir, sous la plus 
grosse bibliothèque, un débris Hérissé qui pleu- 
rait très fort, et que je finis par reconnaître 



24 BÊTES ET GENS QUI S'AIMÈRENT 

pour mon chat, le Chat-Comme-Ça, avec seule- 
ment trois pattes, la quatrième quasi-amputée 
par le radiateur. 

Chat échaudé craint l'eau froide, affirme la 
Sagesse des Nations. Jusqu'au jour qui lui 
avait révélé coup sur coup, et sans douceur, 
d'abord l'eau et le feu ensuite, le Chat-Comme- 
Ça s'était en toutes occurrences montré brave, 
hardi, voire un brin téméraire. Témérité qui 
lui seyait à ravir, les taches blanches et noires 
de son minois évoquant assez bien un bonnet 
de police qu'il eût porté crânement sur l'oreille. 
Mais, au lendemain de ce jour effroyable, fini 
courage et finie témérité. Le Chat-Comme-Ça, 
du soir au matin, fit volte-face comme une 
crêpe qu'on retourne et fut le plus poltron cha- 
ton d'entre tous les chatons poltrons. 

... Somme toute, il avait été brave tant qu'il 
avait ignoré le danger. Sitôt qu'il le connut, 
il s'en sauva toujours au plus loin et à toutes 
jambes. Exactement, mon Dieu! comme la plu- 
part des hommes... 

Il fut même parfois pittoresque de mesurer 
l'énormité de cette couardise, née d'une bai- 



à 



réfractaires. Voici comment : 

Quand vînt la Noèl de cet an-là, le Chat- 
Comme-Ça, quoique devenu mieux qu'un cha- 
ton... comptez qu'il entrait dans son huitième 
mois, et c'est bien quelque chose!... le Ghat- 
Comme-Ça, ce nonobstant, demeurait encore 
un chat très jeune, à maint é"gard, autant dire 
un simple chaton. Il n'y avait pas trop de sa 
faute : vivant en mon logis comme en un cou- 
vent cloîtré, n'en sortant jamais, n'y recevant 
personne, et n'ayant encore de toute sa vie 
aperçu la queue d'un autre chat, le Chat-Comme- 
Ça ignorait forcément mille et mille choses que 
l'on sait couramment dans la plus bornée des 
gouttières. Il ignorait même qu'il fût des gout- 
tières. Et, pour concrétiser le cas par un exemple, 
il ignorait ce qu'est un merlan frit. Il fallait 
bien qu'il l'ignorât, puisqu'il n'en avait jamais 
vu. 

...Il en vit un, pour la première fois, ce jour 
de Noël que j'ai dit. 

Vu la magnificence d'un déjeuner trop plan- 
tureux servi pour moi tout seul, un merlan 
frit d'assez belle taille, grand peut-être comme 



26 . BÊTES ET GENS QUI s'àIMÈREUT 

la moitié d'an chai, ne m'avait ce matin-là ins- 
piré d'antre envie qne de n'en pas manger. Je 
déjeunais, comme de règle, dans ma salle à 
manger. Et le Chat-Comme-Ça, qui avait, 
comme de règle aussi, déjeuné une heure plus 
tôt dans la sienne, (la sienne était ma cuisine 
à moi), faisait sa sieste, à mes pieds, couché 
en rond sur son coussin favori. Tout allait selon 
la norme, donc pour le mieux d'après Candide, 
quand je m'avisai de déranger l'ordre naturel 
des choses, en posant par terre, dans son 
assiette, le merlan frit intact encore, et en 
éveillant le Chat-Comme-Ça pour le lui montrer. 

Le premier mouvement du Chat-Comme-Ça 
fut un réflexe. Je m'y attendais d'ailleurs. Face 
à face avec ce monstre inconnu : le merlan frit, 
le Chat-Comme-Ça n'eut pas un éclair d'hési- 
tation : il se sauva éperdu jusqu'à la porte, 
tout le poil hérissé et la queue en mât de 
cocagne, 

La porte passée, il s'arrêta pourtant, le temps 
de souffler : on ne le poursuivait pas ; le mer- 
lan frit n'avait pas fait acte d'hostilité. Demi- 
rassuré, le Chat-Comme-Ça prit son courage 
à quatre pattes, et fit demi-tour; oh! prudem- 



j 



en arrière, et le regard de ses yeux flamboyants 
ne lâchant pas d'une ligne l'œil, fixe aussi, 
mais terne, du merlan. D'honneur I si le 
merlan avait bronché, je n'eusse pas revu le 
Chat-Comme-Ça d'une semaine. Mais le mer- 
lan frit ne broncha pas, et le Ghat-Comme-Ça 
n'eut pas à s'enfuir plus outre. Lors il reprit 
courage, et s'enhardit enfin jusqu'à risquer un 
retour offensif. Pour couper court l'anecdote, 
le merlan frit fut au bout du compte mangé. 
Mais qui n'a pas vu le Chat^Comme-Ça mar- 
chant sur son merlan frit n'a jamais vu poltron 
luttant contre sa poltronnerie. 

Tout cela n'est qu'historiettes de chaton plus 
ou moins chatounant. Et je serais fâché qu'on 
prit en mépris ma pauvre bestiole de Chat- 
Comme-Ça soùs ce pauvre prétexte que, sa 
mauvaise éducation aidant, il n'était encore à 
sept mois passés qu'un animal bien simplet, 

q u'un mistigri tout neuf el qui n'avait rien vu... 

bref, qu'une simple mécanique vivante, idoine 
à sentir le froid, la faim, la peur, et rien 



28 BÊTES ET GENS QUI s'àIMÈRENT 

d'autre. Que, dans la dite mécanique, habitât 
néanmoins quelqu'un d'un peu mieux qu'exis- 
tant, quelqu'un qui comptait, un être, une per- 
sonnalité, une âme ; quelqu'un qui était votre 
égal et le mien, sinon davantage, voilà ce dont 
on ne pouvait pourtant pas douter; voilà ce 
que je dus bel et bien, par la suite, toucher 
du doigt; et voilà ce que vous prouvera U 
fin de cette histoire. 

Car, peu après sa rencontre avec le fameux 
merlan frit du matin de Noël, le Chat-Comme- 
Ça prit sa toge virile de chat; j'entends cessa 
d'être chaton; le cessa tout-à-fait. Il devint 
donc chat, et chat fort beau : le poil long et 
lustré, la moustache en aigrette ; chat tout de 
bon enfin ; chat sérieux ; grand chat ; et même 
un peu plus encore : chatte. 

Chatte. Cela vint d'un coup, un matin de 
février ou de mars, tout pareil aux matins 
qui avaient précédé comme aux matins qui sui- 
virent. Ce matin-là, m'étant levé, je passais de 
ma chambre à mon cabinet, quand, au coin du 
corridor, je fis rencontre d'une grande per- 



1 



jouer à cache-cache avec tin quelconque balai 
mécanique, elle 3e vautrait sur le tapis le plus 
gracieusement du monde. 

Je m'arrêtai net et j'apostrophai la bestiole : 

— Gomment donc, Cbat-Comme-Ca ! c'est 
toi, que voilà? 

Il étira ses pattes, qu'il avait, et continua 
d'avoir, jointes deux par deux, telles des pattes 
de captif ligotté; il cambra les reins, creusa 
la nuque, haussa le menton, ferma les yeux, 
mais pas tout à fait; bref fit tout un manège 
extraordinaire, avant de répondre. Et puis il 
répond... oh! pardon! pas il : ellel elle répon- 
dit ! et quelle réponse : un miaulement trem- 
blé, qui trâ}na mélodieusement tout le long 
d'une pleine demi-mtQutê... ah! cette mélodie- 
la voulait certes dire bien plus de choses encore 
qu'elle n'était grosse!... 

Je suis homme, donc inintelligent. Je me 
tournai sans plus de réflexion vers quelqu'un 
qui était là, et je dis : 

— Allons ! voilà le chaton devenu chatte, et 
voilà la chatte en folie! 



30 BÊTES ET GENS QUI S'AIMÈRENT 

Le quelqu'un qui était là était par hasard 
une dame ; et qui mieux est, une dame à che- 
veux blancs : deux raisons pour une de n'être 
pas aussi lourdaud que je suis. Narquoise, elle 
releva donc mes paroles, — d'un air de n'y pas 
toucher : 

— Hélas, — dit-elle, — la pauvre bête ! elle 
rêve chatons... 

Et j'en demeure, à l'heure qu'il est, perplexe 
encore... 

Chatons?... ou chat?... 

Amours, ou progéniture?... Bébés? ou ma- 
nière de les faire?... 

Ne riez pas, s'il vous plaît ! ne criez pas au 
paradoxe! Je reconnais tout de suite que ma 
chatte, chantant à pleiàe gorge son chant le 
plus lascif, et s'étirant tant qu'elle peut sur 
tous mes tapis a beaucoup plutôt l'air d'appeler 
le matou proche que les lointaines joies de la 
maternité... 

Tout de même!... on ne rêve un peu nette- 
ment que d'objets connus. Alors? n'oubliez pas 
que, depuis sa naissance, le Chat-Comme-Ça 
vit dans une tour d'ivoire, absolument cade- 




autre bestiole parlant son langage? Tournez et 
retournez la question tant qu'il vous plaira ; 
pensez-y, comme disent les Chinois, d'abord à 
droite, ensuite à gauche ; appelez à la rescousse 
vos souvenirs de puberté ; et, pour finir, avouez 
loyalement qu'il faut admettre en l'occurrence 
une vraie révélation d'En Haut. 

Vous l'admettez? Moi de même. Alors, crions 
au miracle, — ou au miracle et demi. Chatons 
ou chat, un ange a dû passer par la. Et, pour 
conclure, quand la chatte en folie nous assour- 
dira, nous nous en consolerons en pensant que, 
peut-être, la vertu de chasteté est beaucoup 
moins offensée ea l'occurrence qu'il n'y parait.. . 

Peut-être même la fin de cette histoire jet- 
tera-t-elle un soupçon de lumière sur ce pro- 
blème obscur à souhait?... 

Le fait est que je viens d'employer le verbe 
< assourdir »... L'ayant écrit, j'aurais quelque 



mit si peu de discrétion que la maison se con- 
certa entière pour me députer une ambassade, 
et me conjurer, avec toutes lea supplications 
imaginables, d'avoir du même coup pitié de la 
bète miaulante et pitié des oreilles qu'elle dé' 
entrait. En somme, rien n'était plus facile ; et 
c'était l'éternelle chanson : Marie crie pour 
qu'on la marie. Un mari, cela se trouve. Sur- 
tout pour les fiancées à quatre pattes et queue 
fourrée. 

Comme par un fait exprès, on m'avait dit, 
deux jours plus tôt, monts et merveilles d'un 
jeune chat de la meilleure extraction, nouvel- 
lement arrivé d'au delà des mers : du royaume 
de Siam, favorisé, comme chacun sait, par les 
Dieux Chats, puisqu'il y pousse une race cha- 
tesque à nulle autre pareille. Le piquant, 
pour le présent cas, résidait en ceci : que le 
Chat-Comme-Ça présentait assez exactement 
les taches d'un Chat de Siam, en blanc sur 
noir, toutefois, au lieu de brun sur fauve. 



couleurs si pareillement; reparties onrait certes 
les chances d'une progéniture originale et bien 
marquée. Je fus tenté ; et je passai outre à la 
difficulté principale, qui était la distance d'un 
logis à l'autre : une bonne lieue, une lieue de 
quatre kilomètres, séparait la maison du matou 
siamois de ma maison à moi... delà maison. du 
Chat-Gomme-Ça ai-je voulu dire ! de quel droit 
serais-je propriétaire seul du logis que ma chatte 
veut bien habiter avec moi? 

C'est très long, une lieue l surtout pour un 
chat, qui mourrait de bon cœur plutôt que de 
monter dans un taxi-auto, dont l'odeur et le 
tapage révoltent n'importe quels nerfs moins 
grossiers que les nôtres. Une lieue, cinq ou 
six mille pas d'homme t... un chat ne peut faire 
cela qu'en panier, — qu'en litière. — La litière- 
panier reparut donc, et fut ouverte devant le 
Cbat-Gomme-Ga qui l'avait perdue de vue de- 
puis trop longtemps pour la pouvoir recon- 
naître. 

Le Chat-Comme-Ça n'en regarda pas moins 
son véhicule sans hostilité, quoique avec quel- 
que défiance. Quand on l'y déposa, d'une main 



m'abandonnait Bon destin et, pour tout dire, 
qu'il voulait bien, puisque j'y tenais, l'ester là- 
dedans, et même souffrir qu'on rabattît un 
couvercle sur son nez. Malgré quoi,.. 

Malgré quoi?... 

Malgré quoi le Chat-Comme-Ça eût préféré 
comprendre quelque chose à l'affaire... Ce 
panier fleurait le mystère à plein museau. 
N'impoKe! résolu, résigné, le Chat-Comme-Ça 
s'y lova en glène, le nez sous la queue, et ne 
frémit pas quand le couvercle rabattu le sépara 
brusquement du monde. 

Et tout aussitôt quelqu'un enleva le panier 
par l'anse, et le voyage commença... 

3& ne yeux pas dramatiser. Je ne veux sur- 
tout pas, comme disent les mathématiciens, 
extrapoler, et déduire, d'après les sensations 
antérieures du Chat-Comme-Ça* — sensation» 
que j'avais pu constater et noter, — quelles 



il ma paru que 1 Histoire de ma cnatte enier- 
mait un enseignement... non! quelque chose 
de moins ambitieux tout de même... mettons 
une moralité; un prétexte à songeries, peut- 
être pas trop creuses. Si ma véracité devenait 
sujet a caution, adieu moralités, songeries, 
enseignement! adieu veau, vache et couvée! 
Soyons donc sincère avec outrance. Je ne sais 
absolumentpasceàquoîrêvaleChat-Comme-Ça 
durant l'heure d'horloge que dura son voyage. 
Je n'imagine pas davantage le tour que ses 
pensées durent prendre, quand, enfin parvenu 
au logis inconnu, duquel il ne voyait rien, 
mais certes flairait beaucoup, il eut la stu- 
peur <le constater que le couvercle du panier- 
litière ne s'ouvrait pas. Un temps passa. 
Des voix humaines discutaient alentour. Sou- 
dain, le panier, qu'on avait, à l'arrivée, posé 
par terre, fut derechef enlevé, balancé, em- 
porté. Une porte grinça, battit. La fraîcheur 



I 



36 BÊTES ET GENS QUI S'AIMÈRENT 

de la rue succéda à la douceur chambrée d'un 
appartement clos, et le voyage recommença. 
Ce ne fut qu'au bout d'une seconde heure 
qu'enfin, le panier déposé encore, et le cou- 
vercle cette fois ôté, le Chat-Comme-Ça put 
hausser prudemment sa frimousse au-dessus du 
rebord d'osier ; et qu'aperçut-il tout stupéfait ? 
qu'il était tout bonnement de retour à son point 
de départ : en mon logis. 

J'explique tout de suite : il y avait eu malen- 
tendu. Le chat de Siam que l'on m'avait si 
fort vanté n'était encore qu'un commencement 
de matou, trop jeune pour qu'on le mariât. En 
m'en faisant l'éloge, sa maîtresse n'avait nulle- 
ment eu l'idée de noces immédiates. Et, quand 
elle avait vu veniràl'improviste, pour son petit 
garçon de chat, une épousée toute impatiente 
et miaulante d'amour, une grande anxiété l'avait 
prise aux entrailles; et elle n'avait pu se ré- 
soudre à mettre face à face cet agneau d'inno- 
cence et cette jeune louve quaerens quem 
devoret* Toute l'histoire tenait là-dedans. 

L'expliquer au Chat-Comme-Ça, je rougis 
d'avouer que je n'y songeai même pas. C'était 
trop difficile. 11 y eût fallu un agrégé ès-langues 



i 

i" 



manière de réponse à l'insistance de son regard 
qui s'appuyait sur moi, tout chargé de questions 
anxieuses et de reproches très lourds. — Pour- 
quoi ce supplice ridicule qu'on lui avait, par mes 
ordres, infligé? A quoi rimait cette absurde pro- 
menade en circuit fermé 7 Quelles raisons, pour . 
justifier pareille stupidité, pareille méchanceté, 
plutôt? Sur le dos en arc, je fis courir une grande 
caresse bien câline, de la nuque à la queue : 
« Non, Chat-Comme-Ça I je t'assure qu'on n'a 
point eu du tout de mauvaises intentions 
contre toi. Le hasard seul, le détestable hasard 
a tout fait. Même, crois-moi, mon chat : c'était 
pour toi, c'était pour ton plaisir, pour ton bon- 
heur peut-être, qu'on t'avait inséré dans ce 
panier sinistre, et transporté de je ne sais quel 
boulevard Suchet à je ne sais quel boulevard 
Malesherbes. Mais les dieux tout puissants, 
jaloux de toi, ô Chat-Comme-Ça, n'ont pas per- 



38 BÊTES ET GENS QUI s'àIMÈRENT 

mis qu'en ce jour-ci le suprême arcane du jeu 
de la vie, — l'amour, — te soit révélé..;. Pa- 
tience donc et résignation, jçune fille! je te 
promets qu'on te mariera, ce n'est qu'affaire de 
temps. » Cependant que je lui débitais ce dis- 
cours le Chat-Comme-Ça, yibrant tendrement 
de toute l'épine du dos sous ma paume, cli- 
gnait lentement des paupières et semblait, ma 
pure vérité I comprendre mon vulgaire parler 
de bête à deux pattes aussi clairement que si je 
lui eusse miaulé toutes ces choses consolantes 
dans le plus pur chat qu'on miaule de Ghatou 
jusqu'à Gharenton. 

Comprit-il tout de bon? Savait-il déjà quel- 
que chose de l'affaire, ce qui n'est pas invrai- 
semblable, si l'on songe qu'il était resté dans 
le logis du trop jeune matou assez longtemps 
pour en flairer tout le mystère, l'analyser, le 
décomposer et le résoudre ? Difficile question , 
plus difficile réponse ! Ou, simplement, mon 
chat me faisait-il confiance, m'aimant beaucoup, 
et non point comme on aime qui s'occupe 
chaque jour à vous procurer convenablement 
le vivre et le couvert, mais comme on aime qui 
l'on a choisi pour ce faire, parce que c'est lui 



bien! J'ai fini par m'en persuader, quand j'eus 
été témoin de ce qu'il me reste à vous dire. 

A la suite de son malencontreux voyage et 
de ses épousailles manquées, le Chat-Comrue- 
Ça n'avait [(as jugé qu'il y eût dans tout ça de 
quoi faire trêve à ses exhibitions suggestives 
non plus qu'à ses symphonies pré-nuptiales. 
Voire, les symphonies en question redoublèrent 
sur le champ d'énergie. Pour parler franc, ce 
fut, le lendemain de ce jour fâcheux, un va- 
carme affolant, sans merci ni trêve. Le Chat- 
Gomme-Ça, — tout le monde a ses jours, — 
se trouvait sans doute dans un de ses jours les 
plus musicaux. Toujours est-il que la maison en 
résonna comme un tambour. Il avait été la 
veille désirable qu'on mît fin au concert. Ce 
jour-ci, la clôture devenait nécessaire et ur- 
gente. 

J'avais essayé de l'intimidation : 

— Chat-Comme-Ça, dans ton intérêt per- 



^ 



40 BÊTES ET GENS QUI s' AIMÈRENT 

sonnel, je te conseille de donner un coup 
d'œil à la pendule : il est l'heure-où-1'on-noie- 
les-chats moins cinq ! 

Mais j'avais reçu, lancé de biais, avec une 
infinie nonchalance, un regard écrasant de dé- 
dain : 

— Pourquoi fais-tu l'imbécile? Mé crois-tu 
d'âge à gober des contes de nourrice? Miarah- 
rahrahrahhoûuu ! 

Et j'avais fait demi-tour, humilié. 

Sur quoi, fatigué de miauler, le Chat-Comme- 
Ça se prit à hurler. Deux enfants râblés qu'on 
eût égorgés avec un couteau coupant mal au- 
raient fait un bruit à peu près du même vo- 
lume, moins désespéré toutefois. 

Je sautai sur mon chapeau, et gagnai la rue* 
Tout, plutôt qu'endurer ça davantage. 

Or, je traversais l'allée de la porte cochère 
quand une secousse paralysa net mes deux 
jambes : à trois pas de moi, dos rond, nez en 
l'air, — incontestablement sous le charme du 
concert dont l'immeuble entier retentissait, — 
un matou blanc, vigoureux et bien pris, venait 
d'entrer, franchissant avec audace ce seuil si 
magnifiquement mélodieux. . . 



Blanc, il est vrai. II ne s'agissait plus du 
merveilleux Siamois aux taches si sympa- 
thiques. Non... Mais, en l'occurrence, le matou 
survenant eût été vert ou violet que je n'aurais 
pas hésité plus que j'hésitai. 

Immobilisant à mon tour, net aussi, la bes- 
tiole, d'un appel bien modulé : < Moûoû ! » je 
fus à sa rencontre, et d'une prise brusquée je 
l'enlevai par la peau du cou jusqu'à la hauteur 
de ma poitrine, contre quoi je l'appuyai, le 
nichant confortablement. Il céda, se laissant 
faire. Les chats reconnaissent à merveille, dès 
la première caresse, à quelle sorte d'homme ils 
ont affaire, et s'abandonnent en toute confiance 
à qui sait les prendre, les porter et les reposer 
sans rebrousser leur poil ni froisser leurs 
muscles tm leurs nerfs. 

L'ascenseur. — Le matou blanc, tenu très 
ferme entre mes bras, y pénétra sans autre 
défiance. Néanmoins, sitôt la porte à grille 
refermée, sitôt le grincement aigre de la mise 
en marche, sitôt l'ébranlement de cette formi- 
dable machine qu'il avait jusqu'à ce jour igno- 
rée, mon prisonnier fut pris d'une terreur 



42 BÉTES ET GENS QUI s'àIMÈRENT 

remuante que j'eus toutes les peines du monde 
à calmer. 

J'y parvins tant bien que mal. L'ascension 
n'était heureusement pas bien longue ; et, sur- 
tout, d'étage en étage, une attraction mysté- 
rieuse, doublant et redoublant de puissance, 
agissait irrésistiblement sur tout ce chat que 
j'emportais, et luttait contre sa peur première, 
la maîtrisant et la subjuguant. Devant que Tas- 
censeur eût enfin stoppé devant ma porte, le 
matou blanc n'avait plus peur de rien. Et, 
seule, ma porte elle-même attirait irrésistible- 
ment ses regards et sa pensée. 

Je mis la clé dans la serrure; j'ouvris. 

À mon étonnement, le matou blanc ne se 
précipita pas par l'huis entr'ouvert. 11 hésita, 
ou plutôt prit son temps. Et il n'entra, en fin de 
compte, que très lentement, avec décence et cé- 
rémonial. Le Chat-Comme-Ça, quelque trois 
portes plus loin, entonnait un couplet fortissimo. 
Le matou blanc ne répondit pas d'un soupir, 
mais essaya comme distraitement ses griffes 
dans la laine du tapis d'entrée. Gela ne fit pas 
grand bruit. Assez tout de même pour que la 
mélopée du Chat-Comme-Ça s'interrompît net 




4 

i 



elle avait, depuis deux ou trois fois vingt- 
quatre heures, perdu toute habitude. 

Moi, me réjouissant dans mon cœur, je crus 
excellent de presser les péripéties. Une après 
une, j'ouvris les trois portes qui séparaient 
encore les deux futurs partenaires. Ce fut pour 
voir le Chat-Gomme-Ça s'enfuir incontinent, 
prompt comme la foudre, et le matou blanc 
entamer, avec mille précautions prudentes, la 
poursuite qu'il fallait. Rien là-dedans n'était 
pour m' étonner. La pudeur a ses exigences. 

Enfin, après une bonne demi-heure de pré- 
ludes stratégiques, les fiancés se joignirent 
sous un lit divan, très large. Et je m'assurai 
que tout était pour le mieux : une chatte bien 
énamourée; un matou, qui, pour parvenir 
jusqu'à elle, s'est hasardé sur des seuils incon- 
nus, entre des bras suspects, dans un ascenseur, 
tout pareil à quelque trappe gigantesque et 
mouvante... bref, une amoureuse fervente, un 
amant qui pour ses beaux yeux brava tout I... 
Quoi de mieux et où trouver tant d'auspices à 
tel point favorables? 



44 BÊTES ET GENS QUI S'AIMÈRENT 

Or, des profondeurs du lit divan montèrent 
soudain des cris à crever tous les tympans du 
voisinage. Et une bagarre s'agita. Une houle 
de chats roulait là-dessous dans les ténèbres. 
Et soudain, sur une plainte très aiguë, une 
flèche blanche jaillit vers la porte, et une flèche 
noire à sa poursuite. Le matou repassa la porte 
palière, reconduit, pas à pas, par le Chat- 
Gomme-Ç^, attentif à vérifier de visu le départ 
sans retour du fiancé mystérieusement méta- 
morphosé en ennemi. Et je n'eus, moi, qu'à 
refermer la porte... 

Grave, le Chat-Comme-Ça, assis sur son der- 
rière, me considérait maintenant les yeux dans 
les yeux. j 

— Chat, explique-moi? ce beau matou 
blanc... tu n'en as pas voulu ? 

Silence. 

— Pourquoi ? 

Silence encore. Mon chat me regarde tou- 
jours, avec une attention qui insiste. Ses yeux, 
bleu pur au temps de sa petite enfance, ont 
peu à peu tourné au jaune assombri de la to- 
paze brûlée. 

— Eh bien, chat? ce matou blanc, ce me 




L 



chat; très amoureux, j'en suis persuadé; fort 
bien élevé, c'était visible. Tu l'as tout de même 
repoussé, refoulé, brutalement, avec perte et 
fracas... Pourquoi? Tu étais amoureux pour- 
tant, comme lui-même... plus que lui, qui 
sait!... alors? 

Cette fois, un long miaulement, très mélan- 
colique. Je ne comprends mon chat, quand il 
me parle, qu'à moitié. Mais j'ai souvent eu 
l'intuition que mon chat, quand je lui parle, 
me comprend, lui, tout à fait, ou peu s'en faut. 

A supposer que oui, ce miaulement, que 
veut-il dire? et que faut-il lire dans ces beaux 
yeux mordorés, qui appuient avec intensité 
leur regard inquisiteur au plus profond de mes 
prunelles? 

Je ne sais... 

Dans ce panier, dans ce panier-litière à 
l'inexorable couvercle, dans ce panier qui pré- 
serva, au cours de l'obscur voyage que j'ai 
dit, les yeux du Chat-Comme-Ça de toute 
vision réelle, de tout démenti à l'azur sans 
tache de ses rêves, dans ce panier qui, deux 
immenses heures durant, porta vers l'inconnu 



46 BÊTES ET GENS QUI S'AIMÈRENT 

ma chatte et sa fortune, à quoi la voyageuse 
avait-elle pu songer ? vers quelles amours cou- 
leur de temps, couleur de ciel, couleur de lune 
et de soleil s'était-elle cru transportée, la fiancée 
au Prince des Chats Charmants? Et de quelles 
hauteurs splendides était-elle retombée, que 
tant et tant d'espoirs magiques avaient soudain 
fait place à cette réalité terre à terre : un matou 
blanc? 

— Miaou!... 

Le Chat-Comme-Ça a hoché la tète, sans 
cesser de suivre de ses yeux à lui, au fond des 
miens, le vol confus de mes pensées. Peut- 
être suit-il ce vol-là plus clairement que je ne 
fais moi-même... 

— Miaou I > 

Le Chat-Comme-Ça, à l'improviste, a quitté 
son coussin ; il saute sur mes genoux, et frôle, 
lentement, câlinement, tendrement sa belle 
fourrure si • douce contre ma poitrine, sans 
cesser de plonger son regard pensif dans mon 
regard troublé... 

Et je me souviens de ce que disait jadis, à 
mon maître Loti, sa chatte chinoise... N'était-ce 
pas quelque chose dans le goût de ceci : 






pour moi du ciel. Non l non... c'est autre chose 
dont j'avais envie... c'est autre chose dont j'ai 
faim et soif encore... Et peut-être pourrais-tu, 
toi, tout homme que tu es, apaiser le plus âpre 
de ma peine : ce tourment de mon cœur trop 
isolé, trop seul... Ecoute... l'amour après quoi 
je soupirais est décidément chose bien chimé- 
rique... mais, par cette soirée d'hiver tellement 
triste a nos deux âmes de bêtes à peu près pa- 
reilles, c si nous nous donnions au moins l'un 
à l'autre un peu de cette chose douce qui 
berce les misères, qui a son semblant d'imma- 
térialité et de durée non soumise à la mort, et 
qui s'appelle affection?... » 



II 
LES GENS 



— < L'Énigme, de Paul Hervieu! Ah!... la 
pièce où deux maris découvrent l'infortune 
conjugale de l'un d'eux, sans savoir duquel?... 
Je me souviens!..* Une belle chose, oui... 
mais féroce pour la lâcheté humaine... Il y- a 
là-dedans un amant qui est tout à fait un joli 
monsieur. Quel pleutre, quel laquais que cet 
amant-là ! Sa maîtresse est à ses pieds, la 
femme qui s'est donnée a. lui entière, corps et 
cœur ; elle est sous le couteau, elle crie au se- 
cours, et lui, tranquille comme feu Ponce-Pilate, 
s'en lave les mains et va galamment se tuer 
dans la coulisse, laissant la misérable agoni- 
ser comme elle pourra... Pouah! 



52 BÊTES ET GENS QUI S'àIMÈRENT 

— Quoi?... Ce que je voudrais qu'il fît?... 
Parbleu, son devoir? son devoir, qui lui est 
tout tracé, clair, impérieux, absolu. Il y a une 
autre femme n'est-ce pas, et un autre mari? Eh 
bien I l'amant doit mentir, accuser l'autre 
femme, l'innocente, et la perdre I l'amant doit 
avouer, affirmer, proclamer que c'est celle-ci sa 
maîtresse ; celle-ci, pas celle-là ; et sauver celle- 
là, la sienne, aux dépens de celle-ci, qui sans 
doute n'a rien fait, mais qui ne lui est, à lui, 
rien... 

Hein? ce serait abominable? Et puis après? 
Bien sûr que ce serait abominable I Mais ce se- 
rait, mais c'est le devoir. Il y a des tas de de- 
voirs abominables. C'était le devoir de Loren- 
zaccio de vendre sa sœur au duc de Florence. 
C'était le devoir de Napoléon d'habiller de crêpe 
quarante mille femmes prussiennes, le jour 
d'Iéna... C'est le devoir d'un amant d'être l'âme 
damnée de sa maîtresse, et, pour elle, de tuer, 
de voler, de se parjurer. C'est le devoir. Moi, 
pour une femme dont j'ai d'ailleurs oublié le 
nom, j'ai jadis signé des faux et commis des 
lettres anonymes... Ça vous dégoûte? Ne soyez 
pas amant alors! personne ne vous force!... 



il y a... il y a longtemps. Une aventure en 
deux actes, comme l'Énigme ; moins tragique : 
— Au premier acte, j'avais vingt ans. Je passais 
une fin de septembre à la campagne, chez une 
brave femme, amie de ma mère. J'étais assez 
joli en ce temps-là ; j'avais les joues douces et 
la moustache fine. Les deux filles de la maison 
s'en aperçurent vite. Elles étaient, d'ailleurs, 
délicieuses toutes deux, et je serais aujourd'hui 
bien embarrassé de choisir entre elles. L'aînée, 
Marthe, était longue, brune et pâle, avec 
d'extraordinaires yeux noirs et des cheveux 
bleus, longs comme ça. La cadette, Louise, res- 
semblait trait pour trait à Ophélie : rien que du 
blond, du rose, du diaphane... Oui, aujourd'hui, 
je ne saurais vraiment pas à qui donner la 
pomme. Mais je vous ai dit que je n'avais alors 
que vingt ans. Bête comme tous' les heureux 
gas de cet âge, je n'hésitai pas une seconde : je 
pris l'aînée, parce que déjà mariée, et je laissai 
pour compte la cadette, parce qu'encore jeune 
fille. Une femme mariée, pour un débutant, 
cela représente le paradis de Mahomet en pan- 
talons de dentelles. 



tout. Quand même, ces douze nuits-là font un 
souvenir dans ma vie. Cette Marthe, ma pre- 
mière maîtresse < mondaine », je l'avais érigée 
tout de suite sur un piédestal très haut, comme 
la déesse exquise de toutes les sensualités et 
de tous les raffinements. Depuis, bah!... Mais 
maintenant encore, après tant d'années et tant 
de femmes, je revois toujours avec plaisir ce 
corps mince et long, et cette peau brune, et le 
signe qui attirait toujours mes lèvres, une 
mouche naturelle piquée près d'une fossette de 
la hanche gauche... 

Mais la douzième nuit passée, je repris le 
chemin de fer. Et la treizième nuit ne vint ja- 
mais. 

Rideau. 

Au second acte, j'avais trente ans. Je venais 
d'être élu député de Saône-et-Seine, et ma car- 
rière politique se dessinait. Un soir, h un dîner 
quelconque, on me présente à ma voisine. Et 
je la reconnais au premier coup d'œil : c'était 
Louise ; Louise, la sœur de Marthe. 



1 ornent contenance. Je loi tendis un rendez- 
vous; elle s'y accrocha comme une noyée. 
El chez moi, dès le canapé, elle m'avoua qu'elle 
m'aimait depuis dix ans, et que, jeune fille, 
puis femme, elle n'avait jamais cessé de m'at- 
tendre. 

Elle avait épousé un mari superbe, une gi- 
gantesque brute à barbe gothique qu'elle crai- 
gnait comme le feu. Par prudence, il me fallut 
devenir l'ami de ce seigneur, et fréquenter chez 
lui. Mais,, le premier jour, j'eus une étrange 
surprise. Devinez qui m'attendait dans le salon 
de Louise? Marthe. Marthe, ma maltresse de 
jadis. Les deux sœurs et leurs deux maris ha- 
bitaient le même petit hôtel. Un mari de moins 
et je me serais cru rajeuni de dix années. 

Seulement, la situation s'était inversée. 
J'étais maintenant l'amant de Louise et Marthe 
ne m'était plus rien. 
Quand même, tout alla bien, d'abord. 



56 BÊTES ET GENS QUI S'AIMÈRENT 

Louise, jadis, n'avait pas vu bien clair dans 
mon intrigue avec son aînée. Pareillement, 
Marthe ne constata pas tout de suite que sa ca- 
dette lui avait succédé, après interrègne. Et, 
bonne fille, elle me pardonna tant bien que mal 
de n'être pas incontinent retombé dans ses bras. 

Mais, du jour où la vérité lui apparut, elle ne 
me pardonna pas du tout d'être tombé dans les 
bras de sa sœur. Et, sans crier gare, elle com- 
mença contre nous deux une guerre au cou- 
teau. 

Comme début, elle me brouilla avec le mari, 
je n'ai jamais su par quelle machiavélique 
rouerie. Après quoi, Louise reçut des lettres 
anonymes l'informant avec détails d'un caprice 
que je m'étais passé pour je ne sais quelle chan- 
teuse de café-concert. Il fallut tout mon sang- 
froid pour éviter une rupture. 

Le plus drôle, c'est que je ne devinais pas du 
tout la main d'où partaient les tuiles. La bê- 
tise masculine est insondable. Face à face, 
Marthe était la plus indulgente des grandes 
sœurs. A la voir toujours souriante, ~et si genti- 
ment camarade en toutes circonstances, j'étais 
à cent lieues de me défier d'elle. 



raison, trouva bientôt a ces rendez-vous trop 
réglés un petit goût de pot-au-feu conjugal. 
Très libre dans sa maison et n'habitant pas au 
même étage que son mari, elle insista pour me 
recevoir de temps en temps chez elle, après 
dîner. L'imprudence n'était pas bien grande de 
bavarder de dix à onze dans un petit salon 
commun d'ailleurs aux deux sœurs. Un mon- 
sieur en habit n'est pas compromettant, môme 
en tète à tète, tant que minuit n'a pas sonné 
et que la chambre à coucher n'est point ouverte. 
Mais, peu à peu, enhardie par l'habitude, ma 
pauvre Louise en vint à des témérités. D'abord, 
les séances s'allongèrent. Ensuite, la chambre 
à coucher s'ouvrit. Finalement, la robe de soir 
se mua en robe de nuit. Nous étions mûrs 
pour la catastrophe. 
■ Un soir, — un matin plutôt, c'était l'heure 



58 BÊTES ET GENS QUI S'AIMÈRENT 

où l'on rentre du cercle, — j'étais seul dans le 
petit salon : seul, et pour cause : nous avions 
été deux la minute d'avant, et mon plastron s' en 
trouvait encore fripé, dangereusement. Une 
porte craque ; je me redresse : le mari entre, 
apoplectique, et sa barbe de burgrave tremblant 
de maie rage. Il tenait encore la lettre anonyme 
qu'il venait de trouver, la seconde d'avant, au 
beau milieu de son oreiller. 

Ah ! cet homme-là était une brute magnifique. 
Il n'hésita pas une seconde : 

— Bandit ! gueux ! larron d'honneur ! — me 
brailla-t-il. — Où est-elle? où est-elle? 

Et, comme un fou, il se rua sur la porte par 
où Louise était sortie. 

Naturellement, je n'en menais pas large : je 
n'avais pas même un canif. Dans l'instant, j'eus 
la vision atroce de ma pauvre petite amie 
abattue sanglante et de cette bête fauve la 
piétinant. 

Déjà, il enfonçait le battant plutôt qu'il ne 
l'ouvrait. Mais il recula, pétrifié. Derrière la 
portç, quelqu'un écoutait à la serrure, quel- 
qu'un qui jeta un cri perçant : Marthe, qui 
n'avait pas résisté à sa féroce envie de voir tout. 



y 



baissée d'un ton : 

— ■ Marthe? — dît-il, comme n'en croyant pas 
ses yeux ; il n'avait pas l'intelligence prompte; 

— Marthe? vous? Qu'est-ce que vous faites ici? 
D'un bond, je m'élançai de mon divan et je 

lui abattis ma main sur l'épaule. Un éclair 
m'avait illuminé. 

— Etvous? — dis-j© rudement : — qu'est-ce 
que voua y faites? qu'est-ce que vous y f...z, 
mordieu? 

Il pivota, ahuri : 

— Moi? mais je suis chez moi, je suppose! 
D'un doigt, je pointai le tapis ; 

— Partout ailleurs, c'est possible; mais ici, 
non! 

— Non? 

— Nod ! Vous êtes chez madame, que voici I 

— (Marthe, suffoquée, ne trouva pas une syl- 
labe.) — Et j'imagine que vous n'êtes tout de 
même pas un mouchard à la solde de votre 
beau-frère? 



60 BÊTES ET GENS QUI S'àIMÊRENT 

— De mon beau-frère ?• 

Quatre secondes interminable^ il me dévisa- 
gea, les yeux ronds. Puis l'idée fit brèche dans 
sa tête* 

Il regarda sa belle-sœur, demi nue dans un 
peignoir souple. Incontestablement, nous étions 
seuls, elle et moi, et tous deux en désordre. 
Alors, il vacilla sur ses jambes et saisit le dos- 
sier d'une chaise. L'autre soupçon hésitait en 
lui. Mais la lettre anonyme crissa dans sa main. 
Il l'entendit, et une fureur nouvelle assaillit 
son doute : 

— Et ça? — cria-t-il en me jetant le papier 
sous le nez : — et ça, qu'est-ce que vous en 
dites ? Prouvez-le donc que c'est celle-ci votre... 
complice... ç^lle-ci, et pas l'autre? 

Je haussai les épaules ; 

— Je^ne tiens pas à rien prouv... 

Mais je m'arrêtai net. Une preuve? il voulait 
une preuve? 

— Au fait, si vous y tenez... priez donc 
Marthe de vous montrer la mouche qu'elle a, 
près d'une fossette, à la hanche gauche... 

C'était une fameuse brute. Il se rua d'un bond 
sur la malheureuse et lui arracha son peignoir. 



— tout en proclamant, doucereux : c II vaut 
mieux, voyons, chère amie !... i Et, ce disant... 

— dame! à certaines heures rouges, ou re- 
devient assez bête sauvage... ce disant, — je 
lui enfonçai fort agréablement mes ongles dans 
la chair. 

Lui déchirait en lambeaux la mousseline et 
la batiste. Sous la chemise, une peau mate 
apparut, dont je me souvenais. Et il hurla sou- 
dain : 

— La mouche ! C'est vrai, c'est bien vrai... 

Alors, Louise sauvée, je lâchai Marthe. Il y 
avait un rien de sang au bout de mes cinq 
doigts... s 



Bonne mère! faites que je ne h 
que? Différemment faite* que je n 
pas... et les autres non plus, surit. 



Cet homme-là vous eût certainement fait 
l'effet qu'il me fit à moi : celui d'être un homme 
absolument comme les autres, comme tous 
les autres ; tel l'homme qu'on ferait avec tous 
les autres, comme tous les autres, comme tous 
les autres hommes additionnés ensemble, puis 
divisés par leur nombre total. Bref, une sorte 
d'hormne- moyenne. ' Il était par conséquent 
l'homme moyen par excellence. Moyen au 
physique, moyen de la tète aux pieds : ni beau, 
ni laid, ni grand, ni petit, ni gros, ni maigre ; et 
moyen davantage au moral : de ma vie, je ne 
l'entendis rien dire qui ne fût lieu commun, ni 



64 BÊTES ET GENS QUI s'àIMÈRENT 

ne le vis rien faire qui ne fût chose convenable, 
correcte et mesurée. M. Prud'homme eût pris 
pour son modèle cet homme dépourvu de toute 
apparente originalité, — donc comme il faut. 
En politique, en religion, en art, en littérature, 
— en amour même, cette pierre de touche de 
la personnalité, — le dit homme comme il faut 
avait toujours professé les opinions les plus 
régulières, donc bien dit, et toujours fait 
comme il disait. Par exemple, il s'était marié : 
l'homme n'est pas fait pour vivre seul ; il avait 
eu deux enfants, une fille et un garçon : de 
quoi contenter tous les goûts; puis un der- 
nier-né : il faut compter avec le mauvais ha- 
sard... mieux encore, sa femme l'avait trompé : 
un mari comme les autres devrait-il par hasard 
ne pas porter les cornes? 

La femme de cet homme-là, — cette femme 
qui le trompait, — avait d'ailleurs quelques 
excuses : au rebours de son mari, elle n'était 
moyenne en rien du tout. Beaucoup plus jolie 
que de règle, beaucoup plus gracieuse que jolie, 
beaucoup plus aguichante que gracieuse, elle 
méritait incontestablement de séduire beaucoup 
mieux qu'un quotient d'humanité, si j'ose dire. 



poser en dogme qu'elle descendait de notre 
grand'mère & tous, madame Eve, qui aîma 
mieux s'en faire conter par le diable que de 
ne s'en faire pas conter du tout. 
Ce qu'on désire fort, on l'obtient tôt : le 
, désir est à sa satisfaction ce que l'aimant est 
au fer : l'un attire l'autre. Ce qu'on obtient tôt, 
on s'y attache ; et quand on le perd, ce n'est pas 
sans regret. Ce qu'on regrette, on tâche à le 
remplacer; n'importe comment. Si la qualité 
manque, la quantité y supplée. D'où le pro- 
verbe cher aux belles dames : un ami gui 
"S'en va, dix amisquis'en viennent... 

Tout cela pour que chacun sache que notre 
jolie, gracieuse, aguichante et coquette petite- 
fille d'Eve goûta d'abord, selon la norme, d'un 
seul galant; puis en grignota quelques autres, 
puis finalement, croqua sa vingtaine; mais 
aussi pour que chacun comprenne que ce fut 
tout uniment parce qu'elle connaissait le pro- 
verbe cher aux belles dames et parce qu'elle 
croyait en la Sagesse des Nations ni plus ni 
moins qu'en Dieu le Père. A telles enseignes, 



66 BÉTES ET GENS QUI S' AIMÈRENT 

que même au nombre dix, elle préféra le nombre 
vingt : deux sûretés valent mieux qu'une. 

Somme toute, rien de plus louable, aux yeux 
de quiconque est de bonne foi et dédaigne les 
morales toutes faites. J'ai d'ailleurs le devoir 
de prévenir mes lecteurs qu'ayant eu, moi, 
l'honneur de compter le mari parmi mes bons 
amis, je ne saurait tolérer sur la femme aucune 
plaisanterie plus ou moins grivoise. À bon 
«ntendeur, n'est-ce pas?... 

— Parmi vos bons amis, le mari? 

— Certes ! 

— Et vous avez laissé cet honnête homme, 
votre bon ami, seul dans la détresse de son 
infortune conjugale? 

— Détresse ? 

Holà ! ho ! s'il vous plaît !... 

Vous appelez ça une détresse? Être ce que 
lurent César, Napoléon, Molière et La Fontaine? 
Vous êtes dégoûté!... Moi, j'appelle ça une 
veine si vous êtes joueur et une médecine si 
vous êtes amoureux. Et vous voudriez que je 
prive un ami de cette panacée ou de ce fétiche? 
Je n'en ferai jamais rien. Et ma raison me 
dit que, ce faisant, je ferai bien. 



retiré 1 Vous connaissez le moyen d'empêcher 
une femme de n'en faire qu'à sa tête et d'aimer 
où bon lui semble? 

— Mais il fallait... 

— Pardon? Vous dites?... II fallait avertir 
le mari? 

Oh! que non, bonnes genst II fallait tout ce 
qu'il tous plaira, plutôt que cette incommen- 
surable bêtise I Et la Sa de l'histoire vous va 
prouver qu'il fallait au contraire, précisément, 
ne pas l'avertir. 

Car si grosse que soit une bêtise, il se trouve 
toujours un imbécile plus gros qu'elle pour 
la faire. L'imbécile donc se trouva. Et il s'en 
fut tout droit chez le mari, faire la bêtise : 
avertir cet homme qui ne demandait pourtant 
qu'à n'être pas averti. 



68 BÉTES ET GENS QUI S'àIMÈRENT 

Et il arriva ce qui devait arriver. L'imbécile 
n'eut pas plutôt lâché le paquet : 

— Monsieur, votre femme vous trompe ! 
Que le mari lui servit cette foudroyante ré- 
plique : 

— Naturellement ! je le savais, monsieur. 
L'imbécile en changea de couleur : 

— Ah ! — balbutia-t-il, — vous le saviez ! 
L'homme qui le savait haussa les épaules : 

— Parbleu! me prenez-vous donc pour un 
autre? Monsieur, huit maris sur dix sont trom- 
pés par leur femme. Je prévoyais donc que je 
le serais. Quand on prévoit, on a vite fait de 
voir. J'ai vu... Et je voua le redis, monsieur : 
je savais ce que vous venez d'essayer de m'ap- 
prendre. En vérité, oui : je le savais. 

Et, satisfait, il allumait une cigarette, quand, 
les sourcils soudain froncés : 

— J'y songe!... pour avoir essayé de me 
l'apprendre, il fapt que vous l'ayez su vous- 
même?... comment cela, monsieur? seriez-vous 
par hasard un amant de ma femme ? 

L'imbécile sauta comme un bouchon de 
Champagne : 

— Moi, monsieur! Ah! vous ne me connais- 



d'abord... 

L'homme qui le savait avait, d'un coup d'oeil, 
soupesé l'imbécile; il précisa : 

— Cela m'eût étonné : ma femme a du 
goût... 

Et soudain, les sourcils en arc : 

— Mais. . . j'y songe encore : voici quelque chose 
d'incorrect, il me semble... de fort incorrect?... 
Voyons, un peu de logique : ma femme me 
trompe, — bien! je suis... ce que je suis, — très 
bien ! je sais que je le suis, — de mieux en mieux ! 
Tout cela est en effet comme cela doit être, lo- 
gique, convenable. Et puis c'est notre affaire, 
à ma femme et à moi... Mais, que je sache, ce 
n'est pas votre affaire, à vous, monsieur? 

L'imbécile, d'un geste vague, en convint. Et 
l'homme qui le savait en prit avantage : 

— Ce n'est pas votre affaire en rien! Voilà 
qui est ennuyeux, monsieur! Réfléchissez un 
peu, je vous en prie : doit-on savoir quelque 
chose des affaires qui ne vous concerpent en 
rien? Non, sans contredit. Ce n'est pas le fait 



70 BÊTES ET GENS QUI S'àIMÈRENT 

d'un homme comme il faut. En vérité, plus j'y 
pense... C'est très ennuyeux, monsieur! Voilà 
que je suis cocu, et voici que vous le savez, 
vous, qui n'êtes pas même l'amant de ma 
femme ! 

— Je vous jure, — s'exclama l'imbécile... 

— Moi, — trancha net l'homme qui le savait, 
— je ne vous jure rien parce que je ne jure ja- 
mais, monsieur! jurer se porte assez mal, soit 
dit sans vous offenser. Je ne jure donc pas, 
mais je constate que vous m'avez mis dans une 
situation où jamais personne ne fut ! Pour un 
peu, grâce à vous, je ne serais plus un homme 
comme les autres ! 

Il enfonçasses deux mains dans ses poches et 
conclut : 

— C'est excessivement ennuyeux, monsieur ! 
L'imbécile se hasarda : 

— Monsieur, dans tous les cas, je vous 
affirme.». 

Il fut encore coupé comme au couteau : 

■ — Que nous voilà tous, vous, moi, ma 

femme... pauvre enfant!... et même ses amants, 

dans une situation intolérable ? Cela va de soi ! 

la belle affirmation ! qu'il faut sortir de cette 



I 



/ 



— Monsieur, tout ce que vous ferez sera 
bien fait, — déclara résolument l'imbécile ; — 
et, d'avance, je me range à votre avis... 

— Alors, je n'hésite plus, monsieur. Merci : 
vous m'ôtez un poids ! 

Et l'homme qui le savait, respirant plus large, 
commença d'extraire ses mains des profondeurs 
de ses poches... 

— Croyez d'ailleurs, — dit-il, comme pour 
prendre congé, — croyez, monsieur, que je 
suis désolé de n'avoir vu que ce moyen-ci... 

Il achevait de dégager l'une de ses mains, la 
droite. . . 

— ...que ce moyen-ci... qui est brutal, et 
vraiment incorrect... Mais l'incorrection, con- 
venez-en, serait pire, si les choses demeuraient 
en l'état... 

Et l'homme qui le savait, levant la main et 
le revolver qu'elle tenait, brûla la cervelle de 
l'imbécile qui n'aurait pas dû le savoir. 



4. — MON DUEL A MORT 



— c Ceci est une histoire gaie ; une histoire 
vraie aussi : pour la première fois, j'ai le droit 
de raconter une aventure telle qu'elle est arri- 
vée, sans y changer une virgule... sans môme 
en déguiser le nom des personnages : des trois 
qu'ils furent, deux sont morts et je suis le 
troisième. D'ailleurs, l'aventure est honorable 
pour tous. 

Les trois personnages en question, Paris les 
a fort connus. C'étaient : la comtesse Altéra, 
dont vous avez sûrement suivi le cercueil l'an 
passé : il n'y eut jamais tant de roses et tant 
d'orchidées dans Sainte-Clotilde ; — puis le 
comte Lia Sela, le secrétaire d'Espagne, tué à 
l'ennemi six mois plus tôt : en 1914, Lia Sela 



74 BÊTES ET GENS QUI S'AIMÈRENT 

se cacha sous la défroque d'un dragon français, 
histoire de se battre pour la France; — enfin, 
moi-même, prince Glaudius Alghero. Ceux qui 
se battirent en duel — à mort — furent, natu- 
rellement, Lia Sela et moi. Celle pour qui l'on 
se battit fut, non moins naturellement, la com- 
tesse. Ma foi ! je le dis comme je le pense et 
sans vergogne, jamais plus adorable femme 
ne fit s'entre- tuer deux meilleurs amis. Lia 
Sela, Alghero ; Alghero, Lia Sela : le monde 
confondait parfois. Les deux doigts de la main, 
exactement. 

Mais le diable s'en mêla : vers 1907, la com- 
tesse Altéra s'était, j'ignore pourquoi, toquée 
de Lia Sela qui, lui, l'aimait comme un imbé- 
cile depuis toujours. Moi, je fus le confident : 
rien d'horripilant comme ça. J'y gagnai toute- 
fois ceci que, vers 1911, madame Altéra, qui 
avait eu tôt fait, comme bien vous pensez, d'en 
avoir assez de Lia Sela, se toqua de moi : les 
confidents ont l'habitude d'être là à l'heure 
qu'il faut. J'avais été bon confident, et je fus 
promu au grade supérieur. 

La chose arriva par un soir d'été magni- 
fique... Mon Dieu! qu'il était donc beau, ce 



voulez-vous I il y a des gens qui prendraient 
le soleil pour la pluie... 

Je passe sur les détails, qui n'intéressent que 
moi. H en est un toutefois que je dois préciser : 
tont en commençant de m'aimer chèrement, 
tout en n'aimant plus du tout Lia Sela, tout 
en jurant même tant qu'elle pouvait que jamais 
elle ne l'avait aimé, Eisa (elle s'appelait Eisa...) 
'n'avait pas eu le courage de signifier tout 
de suite son congé à ce pauvre diable. Elle 
voulait faire ça tout doucement. En amour, la 
douceur est inopportune. On gagne un œuf, on 
perd un bœuf. Entre Lia Sela, qui, par consé- 
quent, se figurait toujours être l'Ami, avec un 
grand A, et moi, qui étais l'Ami, et qui ne me 
figurais pas ne pas l'être devenu, la situation 
fut impossible en moins de temps qu'il n'en 
faut pour l'écrire. Vous vous figurez sans peine 
qu'il est désagréable de rencontrer toujours, 
matin et soir, soit quatorze fois par semaine, 
1 e même intrus chez celle que vous aimez, et 
les mêmes orchidées dans ses cornets à fleurs. 
D'autant que nous étions tous deux tenus au 



76 BÊTES ET GENS QUI S'AIMÈRENT 

secret, et que, dans ces conditions, le soulage- 
ment semblait interdit de nousr entre-chercher 
querelle ! Je crois que nous n'y serions jamais 
parvenus si Lia Sela n'avait fini par prendre le 
taureau par les cornes. Nous fréquentions tous 
les deux chez Maxim's. Une nuit, lui, m'ayant 
aperçu, sans hésiter vint droit à moi : 

— Alghero, un verre avec moi? 

— Volontiers, très cher. 

Et le verre avalé, il commença par la fin : 

— Vous en avez assez de moi, n'est-ce pas, 
mon pauvre ami? Moi, j'en ai trop de vous. 

Je ne fis qu'incliner la tête. 

— Alors? L'épée? Le pistolet? Vous pré- 
férez quoi? 

— Je préfère ce que vous préférez, Lia Sela. 

Et de fil en aiguille, et de politesse en poli- 
tesse, nous préférâmes les deux : quatre balles 
au commandement, soixante à la minute, 
vingt mètres, soi-même chargeant son pistolet ; 
et puis, l'épée, si nécessaire, jusqu'à ce que... 

— Jusqu'à ce que l'un des adversaires 
s'avoue lui-même hors de combat. 

— Témoins et médecins muets, tout le com- 
bat... ou leur client disqualifié. 



l'antre, mais en présence d'une poule, — de la 
poule, — ■ le fait est rigoureusement sans 
exemple. 

Malgré quoi, les duellistes proposant, mais 
les épées disposant, le soir du 41 juillet, Lia 
Sela et moi étions bel et bien vivants tous les 
deux, encore que nous étant battus le matin. 
Nous avions, cependant fait très bien les choses : 
au pistolet, je lui avais déchiré la hanche, 
il m'avait traversée la jambe. A l'épée, il 
m'avait fourni un coup en selon, derrière 
l'épaule, et un coup droit sous la première 
côte... Beau coup, ma foil il s'en était fallu 
d'un pouce que Lia Sela, de ce coup, fût vain- 
queur sans débat ; et cette histoire, comme 
disent les bons auteurs, n'eût jamais été écrite. 
J'avais, moi, percé une cuisse ; puis, d'un coup 



78 BÊTES ET GENS QUI S'AIMÈRENT 

d'arrêt trop long, pris le bras droit dans toute 
sa longueur, du poignet à l'épaule, crevant 
trois fois le muscle et deux fois le tronc ner- 
Veux. Le bras tomba tout de son long comme 
un cadavre, et naturellement ne se releva pas. 
Le blessé ramassa l'épée de la main gauche et 
voulut continuer ; mais il avait perdu trop de 
sang \ en outre, il tirait de la main gauche pour 
la première fois. Le tout eût crevé les yeux 
d'un aveugle. Or madame Altéra voyait à mer- 
veille. Assassiner sous ses yeux, je ne pouvais 
vraiment pas ! même pour faire plaisir à mon 
adversaire... Et c'est moi qui jetai mon épée. 

Lia Sela n'était vraiment pas content. Il eût 
donné sa part de paradis pour être tué tout de 
suite. Je fus obligé de le cons oler en lui pro- 
mettant que nous recommencerions, sitôt rafis- 
tolés l'un et l'autre. Même pour moi, ce n'était 
là rien de trop : je fus un bon mois au repos 
forcé... Ce mois-là compte probablement dans 
ma part de paradis à moi. Les blessures ne 
sont rien, les infirmières sont tout. 

Donc, nous devions recommencer la partie, 
puisque je l'avais promis à Lia Sela . Gomme 
il était logique, d'ailleurs, en tant que duel à 




de dénouement Mais tous avez déjà deviné que, 
telle une comédie de la vie, elle n'en eut jamais. 
Six semaines plus tard, j'étais sur pied. Et 
le logis de la comtesse me revit ; et ses cor- 
nets a fleurs revirent mes orchidées ; et tout 
fut comme autrefois, sauf Lia Sela : lui, conti- 
nua d'être absent. Sérieusement blessé, cette 
absence ne pouvait étonner personne. Et, par 
le fait, il garda le lit jusqu'à l'hiver. Mais, 
l'hiver arrivé, il ne se montra pas davantage. 
J'entends qu'il ne revint pas chez la com- 
tesse, non plus que chez moi. Maltresse, 
adversaire, rivalité, duel à mort, il avait tout 
oublié pêle-mêle et d'un seul coup. À telles 
enseignes qu'il se souvenait uniquement d'une 
chose... d'une vérité... celle que j'ai énoncée 
tout àl'heure : c Les blessures ne sont rien, les 
infirmières sont tout. » Son infirmière à lui 
avait tout bonnement balayé de sa mémoire 
mon infirmière à moi, la comtesse Altéra. Il 
n'y a pas la de quoi s'étonner outre mesure : 
les Espagnols ont pen de goût, c'est un pro- 
verbe en Italie. 



80 BÊTES ET GENS QUI S'AIMÈRENT 

Et la première fois que je revis Lia Sel a, ce 
fut un an, jour pour jour, après notre duel à 
mort. Je le rencontrai à l'ambassade d'Angle- 
terre, et il fut enchanté de me revoir. 

— D'autant plus enchanté, mon cher, que 
j'ai un service désagréable à vous demander, et 
que je sais d'avance pouvoir compter sur vous. 

J'étais moi-même ravi de le retrouver vivant. 

— Lia Sela, je suis votre homme de la tète 
aux pieds. 

— Eh bien! voici... Avec vous, Alghero, je 
vais appeler les chats des chats : vous savez 
que j'aime quelqu'un, vous savez que je suis 
très épris, vous savez que je suis très heu- 
reux... 

Tout cela était vrai. 

— Lors, quelqu'un. .. un autre quelqu'un : 
un quelqu'un masculin, cette fois... s'est mis 
en travers de ma route... et ce quelqu'un-ci 
me porte exagérément sur les nerfs. 

— Je vous comprends !... 

— Bref, il faut en finir... Voulez-vous être 
mon témoin? Bien entendu, un duel à mort!... 

Je lui tendis les deux mains : 

— Lia Sela, je ne retire rien : je suis tou- 




l 



— Seulement'/ 

— Seulement, nous-mêmes nous nous 
sommes battus l'an passé... Vous vous souve- 
nez?... Je voulais vous tuer, vous vouliez me 
tuer, vous m'avez manqué, je vous ai manqué, 
— d'assez peu, — et... soyons sincères : n'en 
sommes-nous pas l'un et l'autre singulièrement 
satisfaits cet an-ci? outre que nous n'avons ni 
l'un ni l'autre le regret d'avoir mis en terre un 
ami, nous n'avons ni l'un ni l'autre, entre notre 
amour et nous, le fantôme sanglant d'un rival 
abattu. Que voulez-vous! Il en est ainsi, Lia 
Selaï l'homme, autant que la femme, est un 
animal changeant. Se battre comme vous vou- 
lez vous battre, c'est parfois sacrifier trente ans 
de bonheur à six mois de patience. Je vous ré- 
pète, une fois de plus, que je suis votre homme. 
Mais... songez-y : en amour, un duel à mort 
n'est jamais une solution... 

Il s'est battu tout de même, bien entendu. * 



■ CAS DE CONSCIENCE 



— c Messieurs les honnêtes gens, ceci n'est 
pas une belle histoire ingénieusement imaginée, 
soit comique, soit touchante, soit terrible ; je 
ne suis ni un nouvelliste, ni un romancier, et 
n'ai nullement la prétention de faire de la litté- 
rature. Mais je suis un honnête homme comme 
vous, auquel un malheur tragique est advenu, et 
qui, entraîné dans l'engrenage d'une fatalité 
mystérieuse, s'adresse à vous, ses semblables, 
pour en obtenir conseil, et, si faire se peut, 
assistance. 

Voici mon cas... 

Un bout de présentation, pour commencer. 
Il importe que vous sachiez exactement à qui 
vous avez affaire. Je m'appelle Pierje Alle- 
vard. J'ai trente-quatre ans. Je ne suis ni beau, 



comme engagée par la suite à davantage. Elle 
s'y engagea pourtant sans grandes façons, dès 
cette première entrevue, et ne fît, en outre, 
nulle difficulté à me renseigner très complète- 
ment sur elle-même. Les femmes, à l'ordinaire, 
sont en pareilles occurrences plus prudentes 
ou plus timorées. Et telle qui déjà nous nomme 
de notre prénom évite avec soin de nous 
apprendre son nom de famille. Celle dont je 
parle ignorait ces menues précautions. Et, 
avant même qu'elle eut pour la première fois 
passé mon seuil, la rue du Cirque, je savais de 
sa bouche qu'elle était -la femme — très légi- 
time — d'un brave bourgeois domicilié aux 
Batignolles ; rueNollet, pour préciser; et qu'elle 
s'appelait madame T... 

Je m'étonnai un peu de sa confiance et de 
son audace, et je crus poli de l'en féliciter. 



mot de sa réponse : 

— Eh ! mon cher ami 1 si vous connaissiez 
mon mari, vous ne parleriez ni d'audace, ni de 
/ confiance! 11 n'y a pas plus de courage à 
tromper ce mari-là qu'a boire cette tasse de 
thé-ci. Et vous iriez vous-même demain dire à 
M. T... que vous êtes l'amant de sa femme 
qu'il se moquerait de vous et ne vous croirait 
pas. 

M. T..., jem'en rendis promptement compte, 
était en effet un mari de la race des sourds- 
muets aveugles. Cet infirme, pour comble, 
exerçait un métier de Sganarelle : il était 
voyageur de commerce, donc absent six jours 
sur sept du domicile conjugal. Madame T... me 
prouva copieusement la sécurité qu'elle tirait 
de cette situation : nous n'étions pas amants 
depuis quinze jours que j'avais déjà passé 
deux nuits rue Nollet, dans le propre lit 
de ma maîtresse, au lieu et place de son époux. 
La maisonnée ne comprenait en fait de domes- 
tiques logés à demeure, qu'une femme de 
chambre du nom de Sylvie, laquelle témoignait 
à Mme T... une affection visible, et se pliait de 



fallait. 

Jusqu'ici, n'est-ce pas? rien que de fort 
ordinaire. Tous, tant que tous êtes, tous 
avez assurément vécu des aventures moins 
simplettes. 

Oui... mais, s'il tous plaît, un peu de pa- 
tience. 

Ce que je Tiens de tous exposer avait débuté 
en mars 1909, il y a eu tout juste un an, 
avant-hier. Cette année s'était écoulée le plus 
paisiblement du monde. Mon amie et moi, nous 
étions, petit à petit, gentiment habitués l'un a 
l'autre. Si bien qu'au caprice de la prime ren- 
contre arait succédé, sinon l'amour, du moins 
une tendresse véritable et fort douce. 

Or, samedi dernier, étant au lit ensemble, 
je m'avisai de la date que marquait notre ca- 
lendrier : le mardi qui allait venir devait être 
l'anniversaire de cette prime rencontre que je 
rappelais à l'instant. Et j'offris à ma compagne 
de fêter de notre mieux un anniversaire aussi 
favorable. 

— TrèB bonne idée! — me dit-elle. — Eh 
bien ! veux-tu que, mardi, nous soupions 



Stupéfait, je carillonnai de plus belle. 

Alors un pas lourd résonna derrière la porte 
close. Et j'entendis un bruit de verroux lente- 
ment tirés. 

Le vantail s'entre-bâilla. Je vis un homme 
de haute taille, à longue barbe brune, qui me 
regardait fixement. 

J'étais si loin d'admettre la possibilité d'un 
retour du mari que je crus, contre toute vrai- 
semblance, m'être trompé d'étage. 

Et comme l'homme à barbe brune me de- 
mandait, d'une voix d'ailleurs fort calme : 

— Vous désirez, monsieur? 
Je répondis, sans hésiter : 

— Madame T... ? 

Mais l'homme inclina la tète : 

— Madame T... c'est bien ici. Seulement, 
monsieur, elle est morte. 

Et le vantail, repoussé un peu brusquement, 
claqua devant mon visage. 



seil, et, si faire se peut, assistance. 

Il est réel que ma maîtresse est morte : j'ai 
rôdé tout hier mercredi, et tout aujourd'hui, 
jeudi, rue Nollet. Ce soir, le cercueil est sorti 
par la porte qui tact de fois m'avait vu entrer. 
J'ai vérifié d'ailleurs l'acte de décès à la mairie. 

Gomment est-elle morte? Cela, je l'ignore. 
Doîs-je chercher à savoir? Dois-je enquêter, 
dois-je lancer la justice sur la trace de ce trépas, 
pour le moins bizarre? Dois-je, au contraire, 
laisser dormir en paix celle que nulle interven- 
tion ne réveillera, désormais, de son sommeil 
épouvantable, et dont la mémoire peut être 
éclaboussée si je ne me tais pas ? 

Messieurs les honnêtes gens, à ma place, que 
feriez-vous? » 



6. — LES TROIS VERDICTS 



— Moi, — déclara, ex abrupto, le père Lécou- 
tard, lout en bordant plat la grand'voile du 
yacht, — je n'ai eu t ça » que trois fois dans toute 
ma pauvre pirate de vie. Trois fois seulement, 
monsieur ! Gomme je vous le dis. Point une fois 
de plus, point une fois de moins... Ho! de 
l'avant !... Kermadec t enfant de traînée !... 
sans que je manque de respect à ta vénérable 
mère... Kermadec! je m'en vas tout a l'heure 
t'enlever la peau du dos, si je vois ton foc 
ballon faseyer !... Et ferme ta manche à 
saletés : le mistral sent mauvais, quand tu 
parles... De quoi? je m'en vas l'apprendre à 
être poli avec moi comme je suis avec toi, 
hein ? as-tu compris ? bougre de malap- 



92 BÊTES ET GENS QUI s'àIMÈRENT 

pris! marin juifl soldat du pape! figure I (l) 
Oui, monsieur, je n'ai eu < ça » que trois 
fois, depuis que ma mère m'a fait... « ça >, — 
la jalousie; — et vous pouvez m'en croire, si le 
cœur vous en dit, c ça », c'est la plus extraor- 
dinaire des maladies. Les autres, de maladies... 
la fièvre jaune, le choléra, la petite vérole, la 
grande, la peste, le paludisse, la truberculose, 
et la gangredène... je les ai toutes eues des tas 
de fois, et je ne m'en porte guère plus mal. 
Mais la jalousie, — Kermadec! ton foc ballon ! 
embraque donc l'écoute, et souque un coup, 
bon sang! — la jalousie, monsieur, c'est d'un 
autre tonneau, et si j'avais eu ça quatre fois 
au lieu de trois, sûr et certain que je ne. 
serais point ici pour vous le raconter. Vous 
allez pouvoir en juger. Si je mens d'un mot, je 
veux être estropié ! 

La première de mes trois fois, « ça > me 
tomba dessus du temps que j'étais jeune. — Qua- 
torze ans que j'avais! — On est précoce dans la 
marine. A quatorze ans, j'avais déjà une petite 
bonne amie, une jolie fille dans mes âges, qui 

(1) Cette simple locution : a figure! » constitue le der- 
nier terme de l'insulte, entre matelots. 



L 



yachts, où j'étais; et qu'est-ce que je vois T un 
novice en maillot bien et blanc, assis sur le 
tableau d'arrière d'nne goélette italienne, qui 
commence à lui envoyer des baisers. Oui-dà! 
un failli chien d'Italien, qui envoyait des bai- 
sers comme ça, sur le dos de sa main, vers ma 
petite bonne amie — le sang ne m'en fit qu'un 
tour, vous n'auriez pas eu le temps de dire : 
« Non de lî'là! » que j'étais déjà sur la planche 
de la goélette, — juste à point pour pincer la 
jeune personne en train de renvoyer baiser pour 
baiser au novice. — t Toi, que" je lui dis, à ce 
type-là, arrive ici, j'ai quelque chose à te dire 
qui intéresse ton avenir ! » — 11 comprend sans 
plus d'explications, me regarde en rigolant et 
descend de son bâtiment. Ça ne l'épatait pas 
beaucoup, parce qu'il avait bien seize ans contre 
moi quatorze. Mais moi, ça ne m'épatait pas du 
tout, parce que j'étais jaloux. 

Pour lors, on s'empoigne tous les deux, et 
la petite nous regarde faire, les poings sur les 



94 BÊTES ET GENS QUI S'àIMÊRENT 

hanches et la langue entre les lèvres. C'est du 
nanan, pour une fille, deux garçons qui se 
battent à cause d'elle. Moi et l'Italien, nous y 
allâmes bon jeu bon argent. 11 me pocha un œil, 
je lui cassai le nez. La fin finale, il n'y a que la 
Madone à savoir ce que c'aurait été, attendu 
qu'au plus beau moment de la bagarre, les ser- 
gots nous tombèrent sur le poil. Et le soir, je 
couchai au violon. L'Italien aussi. 

Jusque-là, ce n'était point méchant. Mais 
voyez la suite, histoire de voir : le lendemain, 
dès patron minette, les hommes de la goélette 
italienne s'en vinrent tous comme un seul, ré- 
clamer leur novice au commissaire; et tous, 
comme un seul, ils jurèrent sur le sang du 
Christ que ce novice-là était un gars tout ce qu'il 
y avail de mignon et de gentil, l'enfant du bon 
Dieu, quoi! tandis que j'étais, moi, le dernier 
des derniers, un nervi, un apache et un assas- 
sin. D'ailleurs, c'était moi qui avais cherché 
l'autre. Le commissaire, pas trop bien disposé 
pour moi, d'après tout ce tas de témoignages, 
envoya chercher mon père, qui, — un vrai fait 
exprès, monsieur 1 — m'avait la surveille cassé 
sa canne sur le dos, je ne sais plus pour quelle 



uuricuuuii jumm «i ma ma- 
jorité. — Vingt et un ans moins quatorze ans 
que j'avais, resta sept ans à faire. Sept ans de 
bagne, donc, ni plus ni moins ! Et, tout ça, pour 
avoir été jaloux. — Qu'est-ce que vous en 
dites? 



Hol de l'avant!... Kermadec!... c'est-il que 
tu penses à ta petite sœur, ou c'est-il que tu es 
borgne des deux yeux, pour ne point voir la 
bouée de virage?... Pare à virer!... abruti!... 
Envoyez!... File ton foc, ramasse ton ballon, 



j apprends 7 queue avait un autre gaianu lit 
comme bien juste, elle le préférait, cet 
homme, — rapport qu'il ne l'était point autant 
que moi, godiche, puisqu'il ne lui offrait pas 
l'église et la mairie ! Qu'est-ce que vous auriez 
fait, sî vous aviez été, moi, monsieur? Vous 
auriez été jaloux, point d'erreur I Je le fus, et 
salement, je vous en fiche mon billet. J'allai 
donc trouver mon capitaine de compagnie, à 
bord du Germtnet, et je lui racontai une his- 
toire du feu de Dieu... je ne sais même plus 
quoi, preuve que c'était du vrai beau!... tout 
ça pour obtenir quarante-huit heures de per- 
mission 1 

Il me les donna. Et je m'en fus m 'embusquer 
à Marseille, partout où j'espérais les rencontrer, 



tous dîsel 

Pour lors, je m'embusque dans ud caboulot, 
moi et mes quarante-huit heures de permission. 
Et j'attends. J'attends tout le premier jour et 
puis tout le second jour ; et puis je continue 
d'attendre. Je tirais bordée, quoi! — Une chose 
dont je me battais l'œil dans les grandes lar- 
geurs, par exemple : tirer bordée I — Le tarif 
des punitions prévoit, pour les tireurs de bordée, 
huit jours de prison, ou quinze, enfin une 
affaire dans ces prix-là. Vous pensez comme ça 
pouvait taper sur l'imagination d'un lascar 
comme j'étais, d'un lascar, revolver au poing, 
qui s'apprêtait à tuer tout le quartier!... oui! 
n'est-ce pas? 

Mais on les avait prévenus en douceur, les 
tourtereaux. Et je ne vis pas même l'ombre du 
couple, ni le premier jour, ni le second, ni le 
troisième, ni le quatrième, ni le cinquième, ni 
le sixième, ni le septième. Et pour sûr que je 
serais tombé enragé sous peu, si le huitième 



deux gendarmes, oui, monsieur, deux grands 
gueux de gendarmes, qui me crochèrent tout 
de suite sans dire ouf. Je n'avais pourtant' tué 
personne encore. Mais, par exemple, j'étais, — 
qu'ils m'expliquèrent, — en absence illégale de 
plus de six jours; et je me trouvais, de ce 
coup, promu déserteur! Pas de veine au loto, 
heïn! 

Et c'est comme ça que pour mon second coup 
de jalousie, j'ai encore été jugé, et encore con- 
damné naturellement. Plus par un tribunal 
correctionnel : par un conseil de guerre mari- 
time. Ce qui fit, comme vous pensez bien, une 
petite différence : les correctionneux m'avaient 
collé sept ans de travaux forcés pour m'être 
boxé avec un galopin de mon genre. Les juges 
du conseil me collèrent seulement, pour avoir 
déserté, deux ans de prison. Je me rappelle l'ef- 
fet que ça me fit : comme une envie de danser 
la matcbichel Deux ans, dame! deux ans de 
prison, pour moi qui m'attendais, rie et rac, 
à la guillotine!... 



100 BÊTES ET GENS QUI S'àIHÈRENT 



* * 



Hein? monsieur! quand je vous le disais que 
nous la doublerions, la balise noire ! Nous 
voilà du vent dans les voiles, à cette heure!... 
et ce n'est pas ce failli requin manqué d'Améri- 
cain qui regagnera sur nous, d'ici la ligne d'ar- 
rivée ! La course est gagnée, il n'y a plus qu'à 
ne rien risquer de casser. Kermadec, ramasse 
la flèche... et ramasse le clinfoc aussi, mon 
fils... et du mou dans le ballon... nous voilà 
grand largue, point la peine de fatiguer le bâton 
de beaupré... 



* 
♦ * 



Reste donc la troisième de mes trois fois, 
monsieur. Mais, celle-là, vous la connaissez 
comme tout chacun... peuchère! Les gazettes 
m'ont assez imprimé, dans le temps que ça s'est 
passé, l'avant de l'avant-dernière année... 

Bé oui!... c'est l'histoire de ma pauvre bonne 
femme de femme... la sainte pure créature du 
Bon Dieu!... Vous savez comme quoi je fus 



la suite, je n'ai jamais été foutu de me rappeler 
le détail... C'est les juges delà cour d'assises 
qui me firent assavoir que j'avais tué cinq 
hommes en tout, sans compter ma pauvre bonne 
femme de femme, la première crevée!,.. Et 
pour rien de rien, monsieur 1 jamais personne 
n'a vu ni connu d'épouse moitié si fidèle qu'é- 
tait la mienne I... Mais que voulez-vous, j'étais 
encore jaloux... 

Par exemple, les braves juges de cette brave 
cour d'assises ont été honnêtes avec moi. Sûr 
et certain que j'avais massacré cinq hommes et 
une femme. Mais mon avocat, qui avait la 
langue pendue au clou qu'il fallait, prouva clair 
comme la nuit que c'était bonnement et sim- 
plement à cause que j'étais amoureux de la 



Et voilà ce que je tous disais tout & l'heure, 
monsieur : la première fois que j'ai eu f ça », 
— la jalousie, — j'ai donné un coup de poing à 
un gosse, et la correctionnelle m'a fichu sept 
grandes années de travaux; la deuxième fois, 
j'ai déserté en temps de paix, et le conseil de 
guerre ne m'a envoyé que deux petites années 
de prison; la troisième fois, j'ai tué six braves 
gens, et la cour d'assises m'a fait des compli- 
ments... 

Alors, n'est-ce pas? Si j'avais eu « ça » une 
quatrième fois, sûr et certain que je ne serais 
point ici pour vous le raconter : parce que, sûr 
et certain, cette quatrième fois, j'aurais mis 
toute la République à feu et à sang, et la Haute 
Cour de justice m'aurait pour le moins nommé > 
roi de France! 



7. — LE SAC A FERMOIR D'OR 



A l'angle du* boulevard Malesherbes et de 
la rue d'Anjou, un cheval abattu bouleversa 
toute une file de fiacres et d'automobiles. Il 
bruinait. La chaussée, glissante de boue, me 
parut dangereuse à traverser, parmi les voitures 
entassées et grouillantes. Sur le bord du trot- 
toir, j'attendis. 

Des passants s'arrêtaient comme moi. Une 
dame, audacieuse, rassembla ses jupes et se 
risqua entre les roues. Mais le piétinement 
d'un attelage impatienté lui fit peur. Elle re- 
broussa chemin, regagna en deux sauts le trot- 
toir. Le bout de sa fourrure me frôla. 

Je la regardai, profitant de ce hasard qui 
nous faisait voisins pour quelques secondes ; 
elle me parut jeune : trente ans peut-être ; et 



104 BÊTES ET QENS QUI s'AIHÈRENT 

jolie : les yeux verts très grands, une fossette 
sensuelle au coin de la lèvre qui luisait rouge 
à travers le chantilly de sa voilette ; élégante, 
en outre : robe de drap uni, boléro de velours, 
longue étole de chinchilla. Hors du manchon, 
un petit sac en daim gris à fermoir d'or pendait 
au bout de sa chaîne. 
Je pensai ; 

— Quelle femme est-ce là ? 

Le parfum était délicat mais un peu fort. 
Au-dessus du col, un bout de nuque apparais- 
sait, nuage d'or par des cheveux follets très 
habilement chiffonnés au petit fer. 

— Monde ou demi ? Bah ! partageons la dif- 
férence : trois quarts. Si je la suivais 7... 

J'allais débiter une galanterie, quand le "flot 
des véhicules s'écoula tout à coup. Sur la 
chaussée dégagée, la dame avança. Elle tra- 
versa la rue d'Anjou, suivit le boulevard. Au 
coin de la rue Roquépine, je me décidai à 
l'aborder et lui contai la première fadeur venue. 
"" feignit de ne pas entendre. Mais comme 
i dépassais pour la mieux voir, elle m'exa- 
a d'un coup d'œil furtif. Et il ne me parut 
que ma hardiesse l'eût irritée. 



de mes amies : divan de vieux Cbiraz, char- 
treuse du temps des moines, estampes japo- 
naises, fumerie d'opium, et le parc Monceau 
dans les fenêtres, et deux sorties... 

On continuait de faire la sourde et on allait 
droit devant soi, d'un pas vif de vraie Pari- 
sienne. Gela ne m'inquiétait pas outre mesure : 
le boulevard Malesherbes conduit au boulevard 
Haussmann, et le boulevard Haussmann à l'ave- 
nue de Messine... pour aller rue Murillo, rien 
n'est plus direct... 

Au carrefour Saint-Augustin, la dame 
hésita. Pour la dernière fois, je renouvelai, 
plus pressantes, mes offres et ma prière. Un 
regard rapide m'enveloppa ; mais je n'eus 
point d'autre réponse : légère comme un moi- 
neau, la dame s'était lancée sur la chaussée du 
carrefour, traversant en oblique vers le boule- 
vard Haussmann. J'eus la sensation d'être 
vainqueur. Et j'allais courir sur les traces de 
ma conquête, quand une auto frôlant le trot- 
toir me força de demeurer un instant. Une 



106 BÊTES ET GENS QUI S' AIMÈRENT 

cohue de voitures débouchait à la fois des deux 
boulevards. Je vis un énorme tramway vert 
stopper bruyamment, obstruant la rue d'Astorg. 
En même temps un « gare de l'Est-Trocadéro » 
se précipita hors de la rue de la Boétie, au trot 
furieux de ses trois percherons (1). Une an- 
goisse soudaine m'étreignit : prise entre le 
tramway et l'omnibus, la dame se rejetait à 
droite, fuyant les roues éclaboussantes. Et un 
camion, surgi tout à coup derrière le tram- 
way, lui barrait la route. Elle cria de peur, 

r 

tournoya, affolée, glissa, tomba et le sabot 
d'un cheval lui brisa la poitrine. 

J'avais bondi à travers la haie mouvante des 
véhicules et je fus le" premier auprès du corps 
étendu. La dame gisait sans connaissance, 
les yeux grands ouverts, un peu d'écume 
rose à la bouche. Le manchon de chinchilla et 
le petit sac à fermoir d'or tenaient encore à la 
main gantée, souillée de boue... 

Quelqu'un se précipita derrière moi, un 
homme grand et robuste quoique vieux : 
cheveux gris et moustache blanche, Il jura : 

(1) 1906. 



— Mathieu 1 faites-moi dégager le camion et 
l'omnibus. Rondement I 

— Tout de suite, monsieur le commissaire... 
J'étais penché sur le visage déjà livide. Et je 

ne dissimulais pas mon émotion. L'homme à 
moustache blanche me saisit le bras : 

— Monsieur, ayez du courage, je vous en 
conjure. Tenez, aidez-moi! Nous allons d'abord 
porter madame chez le pharmacien du boule- 
vard... Je suis le commissaire de police du 
quartier. 

Je compris qu'il me prenait pour je mari. 
Sans protester, je soulevai les épaules tièdes. 
11 prit les hanches. Alentour les voitures, refou- 
lées par le sergent de ville, faisaient" place nette. 

...C'était lourd à porter, ce corps sans vie... 

Le pharmacien ht la grimace : trois côtes 
étaient cassées, et les os rompus avaient dû 
déchirer le cœur même : le pouls ne battait 
plus. La dame était morte. 

Le commissaire de police, formaliste, ôta 
son chapeau. 



il fallait tout de suite dissiper l'équivoque. 

— Pour le transport? Mais, monsieur le com- 
missaire, cette dame n'habite pas chez moi... 
je n'ai même pas l'honneur de la connaître... 
J'étais là; je l'ai secourue de mon mieux, voilà 
tout... Au surplus, si mon nom peut vous être 
utile... 

11 me remercia poliment et regarda le cadavre : 

— La malheureuse a peut-être uue carte de 
visite sur elle. 

— Probablement dans son réticule... 

Le petit sac* fermoir d'or pendait au bout de 
la main crispée. Il fallut un effort pour arracher 
la chaînette. 

— Voyons, — dit le commissaire en ouvrant. 
Mais il eut aussitôt un haut-le-corps, et ses 

veux s'arrondirent... 

Il est très difficile d'expliquer pudiquement 
ce qu'il y avait dans le petit sac... 11 y «Tait... 
voyons : d'abord, divers produits pharmaceu- 
tiques, dosés, empaquetés, étiquetés... Ensuite 



pour motif avouable... Enfin, quelques photo- 
graphies, probablement tirées au magnésium, 
av ec un jeu de cartes que la régie n'avait pas 
timbré. Le tout, très bien classé et rangé-dans 
les multiples poches du réticule. Ce ne fut 
qu'au fond du dernier compartiment que le 
commissaire avisa un étui de maroquin vert 
d'eau, dans lequel plusieurs cartons gravés à 
la dernière mode nous révélèrent le nom de la 
dame : 

Madame X... 



— Madame X... ! — répéta le commissaire, 
ahuri. Mais — alors... c'est la femme du 
ministre?... 

Une minute, nous nous regardâmes en silence, 
et nous regardâmes le sac à fermoir d'or. 
Mais le commissaire se ressaisit vite. C'était un 
vieil homme, rompu aux hasards parisiens. 

— Mathieu, — dit-il au sergent de ville qui, 
à la porte, écartait les curieux, — courez chez 
le ministre des Communications... Oui, M. X... 



Vous me comprendrez, monsieur, si je fais 
appel à votre discrétion absolue... 

Et, délibérément, il prit le réticule, et l'em- 
pocha dans son pardessus. 

11 n'y a pas bien loin du carrefour Saint- 
Augustin à la rue de Sùrène. La foule attroupée 
devant la pharmacie n'était pas encore disper- 
sée que, luttant contre l'agent qui voulait la 
retenir, une fillette de douze ans se précipita 
dans la pharmacie... 

— Maman] — cria-t-elle... 

Un homme nu-tête, et en courant aussi, sui- 
vait. Je le reconnus : je l'avais vu maintes fois 
à la Chambre. Une terrible angoisse tordait sa 
bouche. Visiblement, il rassemblait toute so n 
énergie pour ne pas pleurer. 

La fillette était tombée à genoux devant le 
cadavre et sanglotait violemment. Le mari 
s'agenouilla aussi et se cacha le visage. Ce 
□'était point là un désespoir de commande. 



Une douloureuse minute passa. M. X..., 
enfin, se releva, les yeux rouges. Et, d'une 
voix brisée : 

— Comment l'a-t-on reconnue? — demanda 
t-il. 

— Elle tenait une carte à la main, — répondit 
le commissaire de police sans hésiter. 

M. X... le remercia d'un signe de tète. Il 
avait ramassé le manchon de chinchilla, et le 
pressait contre sa bouche. 

Tout à coup, il chercha des yeux autour de 
lui: 

— Ma femme n'avait-elle pas sur elle un 
petit sac & fermoir d'or? 

— Non, — dit le commissaire. — C'est moi 
qui ai relevé madame X..., monsieur le mi- 
nistre.... Et je n'ai vu aucun sac. 



8. — LE CAS 
DE MADEMOISELLE AMOROSA 



A Henry Daguerches. 

L'aventure commença dans le cabinet de 
mon éditeur. Ce matin-là, — un matin de 
juin 1906, — j'étais allé, n'ayant rien de mieux 
à Taire, jeter un coup d'œil sur c la recette i, 
comme disent nos confrères, les gens de théâtre. 
Et, dès l'antichambre de la librairie, je compris, 
au salut en plongeon des garçons de salle, 
qu'un événement sensationnel m'avait, depuis 
ma dernière visite, relevé notablement dans 
l'échelle sociale. 

L'instant d'après tout s'expliqua. Prévenu de 
mon arrivée, le vieux Brown descendait déjà 
du fauteuil directorial pour accourir à ma ren- 



émotion d'un haussement d'épaules. 

La Grande Ennemie était un roman, d'ail- 
leurs sans prétention, que j'avais commis an 
cours de l'année précédente, et qui se vendait 
assez bien, quoique la critique l'eût décrété 
idiot dès le premier symptôme de son succès. 
Le vieux Brown, qui se piquait d'être, en ma- 
tière de bouquins à gros tirage, prophète, voyant 
et sorcier, s'enorgueillissait violemment d'avoir 
prédit cette brillante victoire : 

— Souvenez-vous-en ! Je l'avais flairé de 
loin, ce centième mille 1 C'est égal! mes com- 
pliments, monsieur Jalin 1 Et maintenant, nous 
allons faire, à nous deux, de grandes choses. 
D'abord et tout de suite, je commence à vous 
préparer nne édition illustrée... et, le mois 
prochain, une édition de grand luxe... Vous 
choisirez vous-même les dessinateurs... En- 
suite... 

Il bavarda. Moi, je n'écoutais guère... Un 



au «oui au compte, nous ecuaiigeauies, le 
vieux Brown et moi, l'accolade réglementaire, 
tels Wellington et de Blûcher vainqueurs à 
Waterloo, Après quoi : 

— J'oubliais, — me dit Brown : — il y a là 
une lettre pour vous que j'allais vous faire 
porter... 

— Ah !... donnez... 

— Voici... 

Un quart d'heure plus tard, dans le taxi qui 
me ramenait chez moi, j'ouvris la missive. Et, 
quoique endurci aux surprises épistolaires, je 
me frottai le front d'ahurissement. 

Car la lettre, une lettre de femme, commen- 
çait avec simplicité par ces mots : 

Mon poète, 
Vous dites si noblement de si nobles choies 



pages durant. 
La fin surtout valait son pesant de perles 



Je ne veux rien de vous : ni amour ni pitié; 
non! et pas même la moitié de votre gloire! 
Mais j'ambitionne la joie unique de baiser la 
sublime main qui écrivit la Grande Ennemie! 
Ne refuses pas Vhommage de mes lèvres 1 Je 
serai aujourd'hui, demain et après-demain, au 
soleil couchant, sur le cap le plus sud de l'allée 
des Cygnes, et f attendrai là mon destin. J'ai 
vingt ans. Je suis vierge. Et l'on me nomme 
Amorosa. 

Amorosa, oui. Elle avait signé Amorosa. 
Vous avez bien lu... 
Ici, j'ouvre une parenthèse. 
Les romanciers — j'en appelle à tous mes 




des messieurs vers qui les belles désœuvrées 
j citent leurs fantaisies, calligraphiées sur vélin 
mauve ou vert d'eau, les romanciers occupent 
très véritablement la troisième place. Seuls les 
clowns de 'cirque et les comiques de beuglant 
sont plus favorisés... 

Toutefois les dames qui écrivent aux roman- 
ciers — sœurs jumelles des dames qui écrivent 
aux comiques de beuglant et aux clowns de 
cirque — se rangent presque toujours dans 
deux catégories, l'une et l'autre dépourvues 
d'originalité, 

A savoir : 

La catégorie des quêteuses d'autographes et 
la catégorie des chercheuses de sensations. 

En sorte que celles-là esquivent prudemment 
tout rendez-vous et toute rencontre : < Ne 
vous dérangez pas, cher maitre ! Un simple 
petit billet... » et que celles-ci exigent le huis- 
clos et le tête-à-tète : c Ou vous voirlibrement, 
secrètement, intimement?... » 

Or, « le cap le plus sud de l'allée des Cygnes » 



148 BÊTES ET GENS QUI S'AIMÈRENT 

n'est point une chambre à coucher, ni davan- 
tage un bureau à écrire... 

Si bien que la lettre de mademoiselle Amo- 
rosa, anormale certes quant à la forme, me 
parut l'être davantage quant au fond. 

Et, l'ensemble piquant ma curiosité, je m'en 
fus, le jour même, et à l'heure dite, où l'on me 
priait d'aller. 

Ce fut un rendez-vous tout ce que vous pou- 
vez imaginer de banal. 

Au rebours de son épître, à tout le moins 
pittoresque, mademoiselle Amorosa se révéla, 
des pieds à la tête et du cœur à la cervelle, 
rigoureusement identique à n'importe quelle 
modiste affligée de vague à l'âme ; identique à 
ce point qu'aujourd'hui son image flotte fort 
brumeuse dans le plus vague de ma mémoire... 

Je me souviens d'un assez gentil visage, aux 
contours un peu mous... Je me souviens d'un 
chapeau discret, posé sur des cheveux un peu 
ternes... Je me souviens d'une taille et d'une 
gorge quelconques, d'un front moyen, d'une 
main moyenne, d'un pied moyen, et • d'une 
bouche, mon Dieu ! pareille à toutes les bou- 
ches... 



plus basse; ni meilleure, ni pire. Une heure 
durant, mademoiselle Amorosa m'entretint d'a- 
bord de moi et de ce livre qui lui avait inspiré un 
si véhément désir de me connaître ; de ce livre, 
medéclara-t-elle, qui lui avait fait oublier tout 
ce qu'elle avait lu jusqu'à ce jour ; de ce livre 
qui avait balayé sa mémoire de tous les autres 
livres, jadis aimés, aujourd'hui disparus, in- 
connus, inexistants!.,, de ce livre magique qui 
lui avait, comme d'un coup de baguette, resti- 
tué ses premières sensations d'esprit, la recréant 
en quelque sorte ignorante, naïve, vierge... » 
Il me parut, d'ailleurs, qu'elle admirait beau- 
coup et comprenait moins. 

Une autre heure durant, mademoiselle Amo- 
rosa m'entretint d'elle-même ; de son passé, de 
son présent, de son avenir et de la soif qui la 
dévorait d'être aimée par un poète sublime et 
d'être habillée par un couturier très cher... 

A la fin, la nuit devenant noîre et la Seine 
s'étant toute constellée de reflets jaunes, blancs, 
verts et rouges, les lèvres de mademoiselle 
Amorosa rencontrèrent mes lèvres. Et l'instant 



d'après, mademoiselle Amorosa, plus effarou- 
chée peut-être que ne le comportait cet incident, 
s'échappa de mes bras et s'enfuit. 

Un peu surpris, je courus pour la rejoindre... 
ear le baiser n'avait pas été sans quelque saveur. 
Elle fit, sous un réverbère, une halte brusque : 

— Qu'avez-vous à courir derrière moi? — 
me demanda -telle d'une voix singulière. 

Je m'arrêtai naturellement. Quatre pas nous 
séparaient. Je vis très distinctement son Tisage, 
qui me parut Tort pâle, et ses yeux qui brillaient 
d'une flamme bizarre. 

— Mais, — dis-je, — j'aimerais à tous dire 
adieu... 

— Adieu ? — Gt-elle, comme ne comprenant 
pas. — Adieu?... pourquoi 1...Quiétes-vottsf... 

J'avais avancé d'un pas. Elle cria tout à 
co up, saisie d'une inexplicable peur, bondit en 
arrière, et, galopant, fut, en dix secondes, hors 
de vue. 

Je restai sur place, tout ahuri de cette 
étrange fin d'une entrevue qui, jusque-là, 
n'avait rien eu du tout d'étrange. 

Mais je m'avisai alors qu'il était tard et qu'il 
y a loin de Grenelle à la Madeleine. Le soin de 



Et la vie quotidienne me Ut promptement 
oublier mademoiselle Âmorosa. 

Or, en avril de cette année, 1907, je rentrais 
d'une promenade aux Antilles, quand, sur un 
quai de Bordeaux, je rencontrai mou ami, Max 
Frêle, près de partir, lui, pour le Dahomey. 

Max Frêle venait de publier ses Hommes 
sans Mémoire, ce prodigieux bouquin qui -l'a 
rendu d'un coup, à vingt-cinq ans, illustre. 

Je le félicitai de tout mon cœur. Nous bavar- 
dâmes. Il était convenablement fier de sa jeune 
gloire, et pourtant très mélancolique. 

— Le succès ? — murmurait-il — : qu'est-ce 
que c'est que ça? quelle valeur ça a-t-il? en quelle 
bonne et trébuchante monnaie de bonheur 
peut-on le changer? Ah! si j'avais quelque part, 
fût-ce au-delà de toutes les mers, une maltresse 
aimée dont le cœur pût battre au bruit de ma 
victoire, oui, parbleu ! cela vaudrait la peine 
d'être vainqueur! Mais moi, qui suis seul?... 

Je'protestai : 

— Tu es seul parce que ça te chante I Au 
lendemain de ton triomphe combien de femmes 
se sont-elles jetées à ton cou ? 



122 BÉTES ET GENS QUI S' AIMÈRENT 

Il haussa les épaules : 

— Cinquante. Et après ? Je ne me souviens 
d'aucune... 

Mais soudain, il sourit : 

— Si, tout de même 1 je me souviens de la 
cinquantième 1 Où plutôt je me souviens de la 
lettre qu'elle m'avait écrite... une lettre inouïe, 
qui finissait par cette phrase savoureuse : 
c fai vingt ans. Je suis vierge. Et Von me 
nomme... > 

Je sautai en l'air : 

— c Amorosa ? » 

Max Frêle, étonné, me regarda : 

— c Amorosa I... * oui!... Mais comment 
devines-tu?... 

Je lui expliquai que j'avais reçu, dix mois 
auparavant, de la même correspondante une 
lettre singulièrement analogue. 

— Ah bah? — fit Max Frêle. — Baroque ! 
Au fait... j'y songe... Tu es allé au rendez-vous 
de mademoiselle Amorosa? 

— Oui. 

— Moi aussi. Eh bien? 

— Eh bien! rien; la banalité même... 

— La banalité mênie, pareillement... 



— a est enmie, tout éperdue, comme si ton 
baiser l'avait brûlée?... 

— Oui!... 

— <- L'as-tu poursuivie par curiosité? 

— J'ai essayé. Mais elle a paru tellement 
effrayéede ma poursuite... 

— Que tu n'as pas insisté et que tu as fait 
demi-tour? Moi comme toi... 

Nous nous étions arrêtés sur le quai grouil- 
lant de foule. 

— Max, — dis-je, — que penses-tu de made- 
moiselle Amorosa? 

Il hésita, puis sourit : 

— Je pense... je pense d'abord qu'elle 
embrasse agréablement... Ensuite... 

. — Ensuite... 

— Peuhl... je pense qu'elle est une sorte de 
toquée I . . . Oui, une maniaque qui ne peut pas lire 
un roman sans écrire une lettre au romancier... 

— Une lettre dont les termes varient peu... 

— Damel l'imagination humaine a des 
limites!... 

Et nous parlâmes d'autre chose. 



une lettre, non: la lettre I la lettre que j'avais, 
déjà reçue quinze mois plus tôt... la lettre qu'a- 
vait reçue Max Frêle... la lettre ne varietur, la 
lettre stéréotypée... J'en comparai le nouvel 
exemplaire à l'ancien pieusement conservé : à 
La Grande Ennemie s'était substituée La Guer- 
rière masquée, et voilà tout. Ma première sen- 
sation fut de la gaité : 

— Admirable! mademoiselle Amorosa écrit 
à tant de gens qu'elle oublie ses lettres au fur 
et à mesure ! 

A la réflexion, je m'étonnai, pourtant : 

— Bizarre, tout de même... Oublier les 
lettres, bon! mais oublier les rendez-vous!... 
la distraction est un peu forte ! Bah I qu'est-ce 
que cela me fait? Certes, j'irai demain ù. l'île 
des Cygnes! 11 y aura quelque confusion, 
ouand on m'apercevra, quand on me reconnai- 

emain >, c'était aujourd'hui. Je suis allé 
des Cygnes. J'en reviens... 



tout près de fondre et de s'engloutir dans le 
fleuve visqueux. Le crépuscule était gris de fer. 
Un peu de brouillard flottait... 

De loin, j'aperçus une femme. Une femme 
que je ne reconnus pas. Je n'en eus point de 
surprise : l'ancienne image était tellement floue 
dans ma mémoire! J'avançai. Et, regardant 
mieux, je compris que cette femme était de 
celles qu'on ne reconnaît pas, qu'on ne recon- 
naît jamais, parce que rien de leur taille ou de 
leur visage n'accroche un de nos souvenirs, 
parce qu'elles sont des pieds à la tète et du 
cœur à la cervelle, pareilles à toutes les autres 
femmes... parce qu'elles n'ont donc, propre- 
ment à elles, ni corps, ni âme... point de per- 
sonnalité, point d'individualité... point de 
< soi »... 

Ces femmes-là, au fait, existent-elles? 

J'avançai toujours. Et l'être qui était là — 
mademoiselle Amorosa — vint à moi. Je la 
saluai. Et je parlai le premier. Je dis : 



L 



— Bonjour I Gomment allez-vous depuis l'an 
dernier? 

Elle ouvrit une bouche stupéfaite, et je las 
dans ses yeux une incompréhension absolue. 

— Quoi donc! — dis-je encore : — vous ne 
vous rappelez pas? nous nous sommes rencon- 
trés déjà, il y a quinze mois, ma chère? Hais 
oui : le soir du jour où vous aviez lu ma Grande 
Ennemie. 

Elle passa la main sur son front, elle répéta 
d'une voix balbutiante : 
■ — Votre Grande Ennemie? 

— Oui I... Voyons, rappelez-vous I un soir de 
juin... ici... ici mèmel... La nuit était toute 
chaude et pure... Je vous ai baisé la bouche, et 
vous vous êtes enfuie... 

— Vous êtes fou! — cria-t-elle. 

— Fou, — moi?... 

— Fou 1... N'approchez pas ou j'appelle au se- 
cours!... Vous êtes fou, fou, fou!... Je ne vous 
ai jamais vu ! Je ne vous connais pas ! Je ne 
comprends rien à vos paroles ! Et je jure Dieu 
que personne, jamais, n'a baisé ma bouche! 
J'ai vingt ans et je suis vierge !... 

Elle reculait. Son talon heurta un caillou. 



fi 



rut vers l'escalier de pierre qui accède au pont 
de Grenelle. Derrière la pile du pont, elle dis- 
parut. De loin, j'entendis sa voix, qui s'étouffa 
dans le bruissement mat de la pluie : 

— Vierge!... et je me nomme... 

J'hésitai une longue minute. Un trouble voi- 
sin de la peur me clouait sur place. A la On, 
je surmontai cet étrange malaise, et, à mon 
tour, je contournai la pile du pont. 

L'escalier tendait ses marches ruisselantes . 
Au pied, la Seine, lente et funèbre, glissait 
entre deux rives de brume. Un frisson secoua 
mes épaules... Cette Seine-là ressemblait au 
Styx... 

Alentour, nulle silhouette n'apparaissait, 
mademoiselle Amorosa évidemment, avait gravi 
l'escalier de pierre. Je gravis l'escalier, moi 
aussi. 

Mais, au haut, sur le trottoir du pon t, je vis 
un sergent de ville, debout contre le parapet. 

Et je l'interrogeai : 

— Une femme vient de monter par là, n'est- 



128 BÊTES ET GENS QUI S 'AIMÈRENT 

ce pas? Est-elle allée vers Auteuil ou vers Gre- 
nelle? 

Il me regarda, étonné : 

— Une femme? 

— Oui: une femme qui courait?... 

— Il n'est monté ni femme, ni homme, 
monsieur... Personne du tout. J'en suis bien 
sûr : voilà plus d'une heure que je suis de 
faction, sans bouger d'ici... Dame! par des 
jours comme aujourd'hui, les jeunesses n'affec- 
tionnent pas l'allée des Cygnes : c'est humide, 
ça glisse... faudrait avoir envie de se noyer !... 



4908. 



w j 



9. — CINQ A SEPT 



A Augttsto Gilbert de Voisins, 



La chambre, très jolie et d'un luxe délicat, 
avait été parée comme pour une fête. La table 
à goûter était servie, et l'on avait répandu des 
violettes sur la petite nappe de dentelle. Des 
grains de myrrhe s'évaporaient dans le brûle- 
parfums. Et, formant abat-jour autour des quatre 
lampes, des guirlandes d'orchidées retombaient 
en cascades. Sur le lit, — un lit de reine amou- 
reuse, bas comme un divan et plus large que 
long, — une soierie de Chine rayonnait, féeri- 
quement brodée de dix mille nuances pareilles 
au bariolage divin des ciels de printemps. 
Enfin, sur la laine épaisse du lapis, un chemin 



d'amants enlacés, il y avait un agonisant dont 
les mains transparentes esquissaient déjà le 
geste funèbre de ramener les draps, — d'attirer 
le linceul. Au chevet, une infirmière, laide 
dans sa robe de toile bise, remplaçait la maî- 
tresse absente. 

Frédéric de Guibre, ce soir-là, achevait de 
mourir. Péritonite foudroyante, continuant une 
appendicite maladroitement opérée. Quatre 
jours plus tôt, la santé. A présent, l'agonie. 
Rien à faire, d'ailleurs. Le diagnostic était 
tombé tout à l'heure des lèvres du médecin. 
Guibre, brave, avait exigé la vérité. On la lui 
avait dite : quatre heures encore à vivre, pas 
une de plus. 

— Ça me donne jusqu'à huit heures à peu 
près? 

— Oui. 

— Bien. Merci. 
Et il s'était tu. 

Sur sa face déjà figée, rien ne transparaissait; 
ni angoisse, ni souffrance. Stoîque, il songeait. 



plus de quatre années, une femme était venue, 
sans y manquer jamais, dans cette même 
chambre, où lui, Frédéric de Guibre, allait 
Mnourir. Une femme qui, pour lui, avait été la 
femme unique, adorée, vénérée, idolâtrée, 
maltresse, sœur, amie, fée, déesse, tout, — 
tout ensemble. Une femme vers laquelle, 
consciemment ou inconsciemment, il avait 
dirigé chacun de ses actes, chacune de ses 
pensées, chacun de ses rêves. Une femme 
à laquelle il avait tout sacrifié, tout donné, 
tout prodigué avec joie, avec ivresse, avec 
folie... 

Chaque mercredi, elle était venue. Elle vien- 
drait encore ce mercredi-ci, le dernier. Elle 
viendrait tout à l'heure. 11 la reverrait. C'était 
pour elle, le goûter servi, les roses effeuillées, 
la chambre parée ; — pour elle. Il la reverrait. 
Il mourrait dans ses bras. Sur les lèvres déjà 
exsangues, un sourire naquît, dura... Goûter . 
une fois encore la douceur de l'étreinte, goûter 
une fois encore le miel du baiser* — en vérité, 



Elle ne tarda plus que de quarante minutes. 

A vrai dire, elle ne savait pas qu'il fût mou- 
rant. Elle ne savait même pas qu'il fût malade. 
Sur le seuil, elle s'arrêta, stupéfaite et an- 
goissée : 

— Oh! FredI... vous êtes souffrant? 

■ Il la regarda, sans amertume, ni mélancolie : 

— Oui... Cela ne fait rien... 

Elle avança. Elle vint jusqu'au lit, surmon- 
tant une imperceptible répugnance. Elle baisa 
très gentiment la tempe brûlante et sèche : 

— Mon pauvre ami, dites, ce n'est pas grave, 
au moins? 

— Non... 

L'infirmière discrète s'était retirée. Ils étaient 
seuls. Il répéta : 

— Non... ce n'est pas grave... Vous êtes 
là!... 

11 exigea qu'elle fit comme elle faisait toujours 
selon le rite joli de leurs tendresses ; qu'elle 



chérie, photographiée, gravée, buriné* au fond 
de sa rétine... 

Elle, à demi rassurée par cette énergie qu'il 
déployait encore, souriait et obéissait. Et peu à 
peu, la chambre quasi mortuaire s'emplissait 
de grâce, de parfum, et presque de gaieté... 

Mais, quand elle eut achevé sa dînette et 
qu'elle revint s'asseoir tout près du lit, prête à 
bavarder, il l'écarta tout à coup parce qu'il sen- 
tait la mort plus proche : 

— Attendez... 

Elle s'était arrêtée, surprise. Il parla, d'une 
voix déjà moins nette et qui commençait de 
ressembler à un râle : 

— Mon amour, d'abord... il faut... que vous 
ouvriez ce meuble... oui, celui-là... tout de 
suite... Prenez la clé, sous l'oreiller... Tout de 
suite, parce que, tout à l'heure,- il ne sera... 
peut-être... plus temps... 

Une terreur brusque germa en elle. Elle 



434 BÊTES ET GENS QUI S' AIMÈRENT 

pressentit sans oser comprendre encore. Il 
acheva, péniblement : 

— Vois lettres... sont là... toutes. Il faut... 
oui, il faut... que vous les preniez... que vous 
les emportiez... ce soir même... Ou plutôt... 
mieux : qge vous les brûliez... ici, maintenant... 
dans la cheminée... Il le faut, mon amour... 
pour que je puisse ensuite... dormir... en 
paix... 

Elle cessa de respirer. Elle fit deux pas en 
arrière et ç'adossa au mur, effarée : 

— Oh Fred ! que dites-vous ? 
Calme il inclina la tête : 

— Je dis... oui... je dis ce que vous avez 
entendu... Mon amour, cela ne fait rien... rien 
du tout... Et il ne faut pas, il ne faut pas que 
vous ayez du chagrin... 

Elle poussa un cri et cacha sa figure dans ses 
mains. Ce n'était pas du chagrin qu'elle avait, 
c'était de la peUr, c'était de l'effroi ; un effroi sans 
nom. Elle aimait son amant, certes ! Elle l'aimait 
très affectueusement, comme les femmes aiment 
leurs amants après quatre années d'habitudes 
fidèles... Et tout à l'heure, quand un peu de 
sang-froid lui serait revenu, elle aurait sans 




qui, pour le moment, se noyait sous l'épou- 
vante atroce de la Mort. Dans ce lit où tant de 
fois elle-même s'était couchée, souple, chaude, 
amoureuse, un cadavre tout à l'heure serait 
étendu, un cadavre glacé, raide, sinistre... De- 
bout, à quatre pas du lit, elle demeurait immo- 
bile et n'osait découvrir son visage. Et quand 
le mourant, de sa voix encore ferme, répéta : 
t Prenez la clé... > ce fut les yeux fermés. 
qu'elle approcha du lit et qu'elle tâtonna sous 
l'oreiller d'une main grelottante... 

Elle avait trouvé la clé. Elle alla vers le 
meuble, un petit bahut chinois, mystérieux et 
noir. Elle ouvrit la porte d'ébène. Et, stupé- 
faite, elle resta muette, une main sur le battant 
repoussé... 

Le bahut était proprement une chapelle, un 
sanctuaire tendu de soie, tapissé de velours et 
religieusement éclairé d'une veilleuse rouge 
pareille à une lampe liturgique. Des bâtons de 
parfum brûlaient dans une cassolette d'or, et 
les minces spirales odorantes montaient comme 



136 BÊTES ET GENS QUI s' AIMÈRENT 

des prières vers une sorte d'autel dont trois 
longues boîtes de maroquin formaient le taber- 
nacle. Une miniature était au-dessus, sertie 
d'un splendide rang de perles, l'icône de la 
déesse, de % la déesse vivante qui venait d'ouvrir 
son propre tabernacle et qui demeurait au 
seuil, interdite, et tellement étonnée qu'elle en 
oubliait sa première terreur... 

Mais la voix du mourant, déjà moins distincte, 
insista : 

— Les boîtes... les trois boîtes... 

Du battant de la porte, la main tremblante 
se détacha. Et Tune après l'autre, les trois 
boîtes sortirent du meuble-sanctuaire... 

C'étaient trois coffr'ets somptueux, trois 
écrins de cuir ciselé, pareils à des reliures de 
missels. L'intérieur en était doublé de sachets 
embaumés; et c'était entre ces sachets que re- 
posaient les lettres d'amour, comme reposent 
les reliques des saints au fond des reliquaires, 
ou dans le ciboire, l'hostie... 

La voix, maintenant sourde et sifflante, 
ordonna : 

— Brûlez!... 

Mais, immobile et silencieuse, la femme tant 




Elle regardait les lettres et les coffrets pré- 
cieux, et l'étrange chapelle magnifique et mys- 
térieuse... Elle respirait le parfum grave qui 
s'exhalait de tout cela... Et elle mesurait, tout 
d'un coup, et pour la première fois, l'immense 
amour dont son amant l'avait aimée... 

Machinalement, elle prit une des lettres, au 
hasard. Qu'avait-elle donc jamais écrit là- 
dessus, qui valût un tel amour? qu'avait-elle 
donc mêlé de son âme à ces pages, pour les 
rendre dignes de ce tribut religieux qu'on leur 
servait ? 

Elle lut : 

Mon ami, ne m'attendez pas demain, Je 
viendrai, comme d'habitude, mercredi. Mais 
plus souvent, combien de fois vous ai-je dit 
que c'est impossible^ Demain, fai mille choses 
à bâcler, deux essayages, un thé, des visites... 
Non. Soyez aussi raisonnable que moi et baises 
mes mains, que je vous tends... 

Elle lut encore : 

Mon ami, je vous en prie, soyez prudent, 
plus prudent que vous n'êtes. Ne m'écrivez pas 



138 BÊTES ET GENS QUI s'àIMÈRENT 

de semblables folies. N'avez-vous pas assez d'un 
jour par semaine pour me les dire? Songez aux 
ennuis sans fin que me vaudrait une lettre 
décachetée... 

Et encore : ) 

Vos /leurs sont les plus jolies que j'ai jamais 
reçues; on les dirait choisies une à une... Je 
veux vous récompenser, vznez ce soir à F Opéra, 
nous serons toute une bande très joyeuse, on 
soupera n'importe où... et je vous promets une 
robe très belle que vous ne connaissez pas 
encore... 

Des yeux, brusquement embués, deux larmes 
jaillirent. 

Quoi? c'était cela? ce n'était que cela? 

Et, soudain une grande honte amère sub- 
mergea le cœur douloureux, déchiré, désespéré. 
Elle comprenait, maintenant, elle sentait, elle 
voyait. On l'avait aimée, comme les dévots 
n'aiment pas leur madone; et, elle, n'avait pas, 
n'avait jamais aimé. A cette passion merveil- 
leuse dont on l'avait enveloppée toute, elle 
avait répondu d'une affection banale, à peine 
colorée d'une teinte de tendresse et d'un soup- 
çon de sensualité. Et cet amant, qui lui avait 



délire, folie pour folie?... 

Un sursaut de désespoir la jeta à genoux 
contre le lit. Et, aur la main, déjà froide, elle 
colla éperdument sa bouche. 

Elle allait parler, tout dire, vider son âme, 
crier son repentir et son remords. Mais, dans 
le même instant, le cartel, au mur, sonna sept 
coups. Et ce fut l'amant qui parla : 

— II est l'heure... Vous êtes venue... 
merci ! A présent, il est l'heure... partez. 
Adieu!... 

Elle releva la tête. Elle le regarda, ayant 
entendu, ne comprenant pas. Il répéta : 

— Partez!... Il est l'heure : sept heures... 
II faut rentrer chez vous... 

Mais elle sanglota, et, violemment, rejeta 
ses lèvres sur la main moribonde, qui luttait 
pour les repousser : 

— Partir?... Partir, à présent?... 



140 BÊTES ET GENS QUI S'AIMÈRENT 

Et elle cria, presque farouche : 

— Partir à présent que je sais combien tu 
m'as aimée, combien tu m'aimes?... Partir, et 
te laisser seul, te laisser mourir seul, moi qui 
ne t'aimais pas et qui t'aime maintenant, et 
qui ai tout ton amour à te rendre, à te payer, 
dans ces suprêmes minutes qui nous restent ? 
Partir, ayant de t'avoir à mon tour adoré, avant 
d'avoir à mon tour jeté mon, cœur sous tes 
pieds, pour que tu l'écrases? Non, non, non, 
non!... Jamais ! 

Mais, alors, lui se redressa, d'un effort ter- 
rible : 

— Partir ! — dit-il, d'une voix ranimée par 

un miracle d'énergie. — Partir, oui ! Il est sept 
heures; et, déjà, on t'attend dans ta maison, et 
il ne faut pas qu'on t'attende: il ne faut pas 
qu'on s'étonne ni qu'on s'inquiète ; car demain 
la vie doit recommencer pour toi, égale et sereine, 
sans que rien jamais ne subsiste de ce qui fut 
notre vie à nous deux, sans qu'aucun vestige n'en 
apparaisse aux yeux du monde et sans que ta 
robe blanche puisse être effleurée d'un soup- 
çon!... Partir, oui! Tu vas partir, rentrer chez 
toi, retrouver ton mari, ton enfant, sourire à 



cette dette dont tu ne t'étais pas encore aperçue, 
eh bien, paie ! C'est moi qui choisis, qui exige 
cette monnaie : ton obéissance! Obéis donc : 
va-t'en! Je puis mourir seul. Je le veux. Et 
ne pleure plus : ton fils verrait tes yeux rouges. 
Et n'aie plus de chagrin : car, ma part de joie, 
tu me la donnes... tu vas me la donner... en 
obéissant... 

Elle obéit. Elle s'en alla. 

Et Frédéric de Guibre mourut seul, une 
demi-heure plus tard. 



10. — LA GRANDE MURAILLE 

A Gérard d'Bouville. 
I 

Quand la petite Nectar eut dix ans, et qu'elle 
sut les choses qu'on enseigne à l'école armé- 
nienne de Kadi-Keuy, ses parents la prêtèrent 
à Perrouz-hanoun, la grande artiste du théâtre 
turc, pour qu'elle apprit à danser. 

Et la petite Nectar, après un apprentissage 
fatigant et sévère, devint Neetar-hanoun, dan- 
seuse, chanteuse et comédienne, trois métiers 
qui n'en font qu'un, en Orient. 

Son père avait dit : « C'est un bon métier 
pour elle, parce qu'elle est jolie et souple. 



harems, où les dames turques la feront venir 
comme maîtresse de chant, et aussi pour se 
débaucher avec elle. • 

Et sa mère avait ajouté : « Sans compter 
qu'au théâtre elle sera vue les jours de repré- 
sentations par beaucoup de Turcs et de Chré- 
tiens riches, qui lui donneront encore davan- 
tage d'argent pour coucher une nuit avec elle. » 

Le père et la mère de la petite Nectar étaient 
Arméniens. C'est pourquoi tous deux, et leur 
lille aussi, prisaient l'argent par-dessus toutes 
choses; car tel est l'esprit de leur race. 



Le père et la mère de la petite Nectar habi- 
taient à KadUKeuy une maison de bois pareille 
à toutes les maisons des Arméniens du peuple. 
Ils étaient pauvres, mais pourtant vivaient 
sans beaucoup travailler, parce que, si peu 



mais elle ne savait pas de qui. Le frère, plus 
jeune, courait les rues, et gagnait des métaliiks 
à guider les touristes dans le grand cimetière 
de Skutari d'Asie. 

Tous ensemble Tiraient très unis et heureux, 
quoiqu'ils eussent peur des Turcs, qui parfois 
deviennent fanatiques et font des massacres, 
quand ils n'ont plus du tout d'argent pour payer 
leurs intérêts aux pauvres prêteurs arméniens. 



Tout le temps de son apprentissage, et même 
plus tard, quand elle dansa et chanta au 
théâtre, et fut enfin, comme Perrouz-hanoun, 
une artiste et une étoile, Nectar-hanoun ne 
manqua jamais de s'asseoir, toutes les fois que 



146 BÊTES ET GENS QUI S' AIMÈRENT 

ce fut possible, à la table de famille, non plus 
que de rapporter honnêtement à la maison tout 
l'argent qu'elle gagnait de diverses manières. 
Car elle était une jeune fille irréprochable 
selon sa race, et le Dieu des Arméniens se ré- 
jouissait d'elle. Tout ce que ses parents avaient 
souhaité qu'elle fût, elle le devenait. 



IV 



Perrouz-hanoun avait vite pris en amitié son 
élève, 

Perrouz-hanoun avait quarante ans* C'était 
une Arménienne très grasse et qui avait été 
très belle. Elle avait encore un charme réel 
et prenant, et le public était enthousiaste 
d'elle. En Turquie, comme aux pays franks, 
les artistes sont mieux goûtées quand elles 
sont déjà mûres. Leur grâce et leur talent, 
presque entamés par la vieillesse, apparaissent 
plus fragiles, plus touchants et plus précieux. 

Nectar-hanoun, toute jeune et trop mince, 



confidences ; car toutes deux étaient de la même 
race et d'une éducation pareille, tellement que 
les pensées de leurs deux têtes se ressemblaient 
et s'échangeaient aisément avec une joie réci- 
proque. . 



Le théâtre d'Hassan-effendi, où jouaient 
Perrouz-hanoun et Nectar-hanoun, était une 
belle baraque ronde en planches vernies avec 
un rang de loges grillées pour les dames 
turques. Sur la scène, on jouait des comédies 
très amusantes, et on dansait en intermèdes. 



148 BÊTES ET GENS QUI s'àIMÈRENT 

Les danseuses s'agitaient mollement, deux à 
deux ou Tune après l'autre, et pimentaient la 
saveur de leurs attitudes par des paroles las- 
cives chantées sur des airs sauvages ou plain- 
tifs. 



VI 



Nectar-hanoun fut d'abord admirée pour sa 
beauté évidente, avant de l'être pour son talent 
qui croissait. 

Les spectateurs l'applaudissaient tous, chacun 
suivant la manière de sa race. 

Les Turcs riaient fort et battaient des mains. 
Les Grecs attachaient ensemble deux colombes , 
et les jetaient liées sur la scène. Les Franks, 
quand il y en avait, se levaient et criaient 
€ bravo * , et lançaient les fleurs de leurs bou- 
tonnières. 

Souvent, après la représentation, les plus 
enthousiastes, musulmans ou chrétiens, atten- 
daient à la petite porte. Mais, instruite par 



Gela se passait différemment pour les dames 
qui, du fond de leur loge grillée, avaient trouvé 
Nectar-hanoun à leur goût. 

Les dames turques envoyaient sans mystère 
une servante frapper à la maison arménienne 
de Kadi-Keuy. Et la servante présentait offi- 
ciellement à Nectar-hanoun les salaam des 
dames du harem, et la conviait avenir, demain 
ou après-demain, à telle heure, dans leur 
haremlick, pour une leçon de danse. 

Les haremlick de Turquie sont grillés soi- 
gneusement par de petites lattes de bois croi- 



150 BÊTES ET GENS QUI, S'àIMÈRENT 

> 

sées en diagonales. Ni vous ni moi ne saurons 
jamais ce qui s'y passe. 



\ 



VIII 



Et, peu à peu, Nectar-hanoun devint célèbre, 
quoiqu'elle n'eût encore que dix-neuf ans. 
Sans quitter le théâtre d'Hassan-effendi, dont 
elle était maintenant la seconde étoile, ne le 
cédant plus qu'à sa maîtresse chérie Perrouz- 
hanoun, elle dansa et chanta sur d'autres 
scènes, pour gagner plus d'argent, en excitant 
la jalousie des directeurs de troupes. 



IX 



Or, un soir, elle dansait à Péra, dans un 
théâtre de Franks et de Giaours. Là, les choses 
ne se passaient pas comme à Skutari ou à 



l'aimer. 

— Est-ce un Turc? est-il très vieux? Com- 
bien donnera-t-il ? — demanda-t-elle d'abord 
prudemment. 

— Il n'est pas vieux. C'est un Frank de 
France. Il donnera ce que tu veux. 

Nectar-haooun songea que les Franks valent 
mieux que les Turcs, car leurs femmes sont 
moins jalouses, et le danger est plus petit. 

— Il parle turc, tu sais ! — insistait la vieille , 
qui voulait gagner son backchich : — il parle 
turc très bien. 

— Oh! — dit Nectar-hanoun, — cela m'est 
égal qu'il parle turc : avec les étrangers, même 
quand on se comprend, on n'a jamais rien à 
se dire... Mais qu'est-ce que cela fait! je veux 
bien coucher avec lui... > 



£52 BÊTES ET GENS QUI S'àIMÈRENT 



Nectar-hanoun donna rendez-vous à l'étran- 
ger dans la maison turque de la rue Abdullah. 
C'est une maison très mystérieuse, que les 
pachas choisissent pour leurs intrigues tout à 
fait secrètes. Elle a deux portes qui donnent 
sur deux carrefours obscurs. Et n'importe qui 
peut passer par là sans être remarqué, parce 
que c'est le chemin le plus court entre la rue 
Sira-Selvi et la rue de Péra, deux rues très élé- 
gantes de Constantinople. 

Nectar-hanoun n'avait pas besoin de tant de 
précautions pour recevoir l'étranger. Mais 
Perrouz-hanoun lui avait enseigné que les 
amants aiment par-dessus tout le mystère, 
même inutile. En outre, elle était de sa race, 
la plus craintive et la plus rusée du monde! 
Allah a fait le lièvre, le. serpent et l'Armé- 
nien. 



Dans leur chambre tapissée de nattes et 
meublée de tapis en divans, Nectar-hanoun et 
l'étranger essayèrent d'abord de converser, 
avant l'amour. 

L'étranger parlait vraiment très bien turc. 

— Quand vous dansiez, — dit-il avec courtoi- 
sie, — j'ai cru voirun papillon et une sauterelle . 

Et il dit beaucoup de choses aimables, ù 
quoi Nectar-hanoun répondait par d'autres 
compliments. Mais il voulut ensuite lui expli- 
quer pourquoi il la trouvait belle et artiste, et 
elle ne comprit pas du tout ses raisons : il l'ad- 
mirait tout à fait à tort à travers, louant ce qui 
était le moins bien, négligeant ce qui était le 
mieux. D'ailleurs, elle ne s'étonnait pas , 
sachant bien que les étrangers sont toujours 
ainsi. Et, poliment, elle continuait de le re- 
mercier avec des révérences turques, la main 
au sein, puis a la bouche, puis au front. 



154 BÊTES ET GENS QUI S'àIMÈRENT 



XII 



...Ils s'étaient enlacés sur le divan, et ils 
avaient joui l'un de l'autre. Dans le plaisir, elle 
avait crié : c Aman ! aman ! aman ! » comme 
crient toutes les femmes d'Ànatolie. Et lui avait 
crié aussi, mais des mots inconnus, d'une 
langue incompréhensible. 



XIII 



Ensuite ils se reposèrent. Il la pria de rester 
nue et de prendre devant lui l'attitude cambrée 
d'une de ses danses. Elle voulut bien, quoique 
ne comprenant pas sa fantaisie. 

— Pourquoi maintenant? — songeait-elle : — 
il n'a pas besoin de s'exciter, puisque c'est fini ? 
Et d'ailleurs il n'est pas vieux. 



Soudain l'étranger pleura. 
— petite fille, — disait-il dans ses lar- 
mes, — il n'y a plus un seul voile entre ton 
corps et le mien, et, tout à l'heure, nous 
n'étions qu'un même être enivré par une même 
caresse. Pourtant nos âmes sont encore, seront 
toujours deux inconnues, effroyablement loin- 
taines l'une de l'autre et qui jamais ne se com- 
prendront. Il n'y a rien de commun entre toi 
et moi, et c'est la chose la plus triste de toutes 
les choses. 

s Parce que nos mères nous ont enfantés des 
deux côtés de l'Océan, parce qu'on nous a 
endormis dans nos berceaux avec des chansons 
différentes, parce qu'on nous a inventé des 
dieux qui ne se ressemblent pas, voilà qu'une 
grande muraille est entre nous, plus haute, 
plus farouche, plus infranchissable cent fois 
que toutes celles de Chine. 



156 BÊTES ET GEH6 OUI S'AIMÈRENT 



XV 



Nectar-hanoun écouta très attentivement. 

Mais elle ne comprit guère que ceci : l'étran- 
ger avait du chagrin. Alors, pour le consoler, 
elle le reprit dans ses bras souples. 



XVI 



Des jours passèrent, Nectar-hanoun dansait 
chaque 6oir dans divers théâtres. Plusieurs fois 
l'étranger lui demanda de revenir dans la mai- 
son turque de la rue Abdullah, Elle revint très 
volontiers, n'ayant pas de répugnance pour lui. 
D'ailleurs, il payait eher. 

Mais, maintenant, ils n'échangeaient que de 
courtes phrases polies. Et ils s'aimaient en 
silence. Ou bien encore, quand il l'en priait, 



Un jour, l'étranger lui envoya la vieille 
femme qui ouvre les loges : 

— Hanoun-eiïendi, ton ami frank voudrait te 
faire danser et chanter, en costume, devant des 
seigneurs de son pays, qui sont venus lui 
rendre visite à Stamboul. 

Nectar-hanoun dansait souvent dans les ha- 
rems, devant les dames turques. Mais danser 
devant des Franks, c'était une chose nouvelle. 
Elle s'inquiéta : Allah a fait le lièvre... 

Mais, précisément, les dernières pluies avaient 
beaucoup abîmé la maison de bois de Eadi- 
Keuy, et les parents de Nectar-hanoun pleu- 
raient misère. Nectar-hanoun calcula qu'un 
peu d'argent serait bien utile. Elle fît son prix 
et réclama un paiement d'avance. Le père de 



158 BÊTES ET GENS QUI S'AIMÈRENT 

Nectar-hanoun fit le lendemain repeindre sa 
vieille maison, avec de belle peinture rouge et 
jaune. 



XVIII 



À l'heure convenue, Nectar-hanoun, dans son 
plus beau costume de tohinn ghane, entra dans 
la salle où les seigneurs franks attendaient. 

Ils étaient huit ou dix. Ils avaient des dames 
avec eux. Des dames franques, naturellement : 
dévoilées ; très jolies. 

L'une regarda Nectar-hanoun avec d'étrange s 
yeux noirs calmes. Et Nectar-hanoun se sentit 
soudain percée par ces yeux-là, comme par des 
épées. 

Elle frissonna. Tout de même elle surmonta 
son trouble, fit correctement ses révérences. 
Puis, à la mode des harems, elle vint tendre sa 
main aux dames dévoilées. Mais le cœur lui 
faillit en touchant celle dont les yeux la bles- 
saient de plus en plus, la blessaient jusqu'à 



/ 



Neclar-hanottn dansa. 

De tout son talent, de toute sa grâce. A l'é- 
trangère, elle voulait, sans savoir pourquoi, 
prodiguer sa beauté et son art. 

Elle dansa des pas jolis et sauvages. Ces pas- 
là, Perrouz-hanoun les lui avait appris patiem- 
ment et minutieusement, et chaque détail en 
était réglé et immuable. Maïs c'était tellement 
différent de tout ce que l'on voit aux pays des 
Franks que cela paraissait improvisé. 

Elle s'élançait, impétueuse et aérienne, — et 
tout d'un coup, cassait son élan, pour s'épa- 
nouir en une pause voluptueuse ; — l'instant d'a- 
près elle repartait. — Elle tournoyait comme 
éperdue, — et se figeait les poings aux hanches ; 



160 BÈTES ET GENS QUI S 'AIMÈRENT 

— et ces hanches lascives achevaient le rythme 
interrompu. — Immobile ensuite, et comme 
gaînée de marbre des pieds à la taille, son buste 
seul ondulait et se gonflait, — puis ses seins, — 
puis son cou, — puis sa tête malicieuse. — Et, 
brusquement rendue au mouvement, redevenue 
chair et vie, elle bondissait toute. 

Elle chantait en dansant. Elle chantait des 
chansons très sensuelles et énervantes. Elle 
chantait d'une voix douce et rauque, pareille à 
la voix des femmes en amour. Et, dans ce 
chant-là, il y avait des baisers, des étreintes, 
des spasmes. Mais ce n'était pas inconvenant du 
tout, à cause de la volupté qui emplissait chaque 
son, une volupté grave, âpre, religieuse... 



XX 



Nectar-hanoun dansa très longtemps. Devant 
l'étrangère, elle aurait souhaité danser toute la 
nuit, danser toute la vie. 

A la fin, elle se souvint du plaisir que préfé- 



belle attitude cambrée. 



Elle avait très chaud. De petites perles suin- 
taient de ses tempes. 

Les seigneurs franks la complimentèrent 
beaucoup, avec des phrases extrêmement polies. 

L'étrangère, a son tour, parla en souriant, 
dans son langage inconnu. 

— Que dit-elle ? — demandait Nectar-hanoun , 
anxieuse. 

L'ami frank traduisit : 

— Elle dit que Nectar-hanoun est très habile 
et bien jolie... qu'elle lui plaît beaucoup... 

— Mais... pourquoi?... Elle ne dit pas pour- 
quoi ? 

L'étranger, doucement, hocha la tète : 

— Petite fille, petite fille, il y a une grande 
muraille... 



162 BÊTES ET GENS QUI 8 AIMERENT 



XXII 



Quand ils s'en allèrent, son ami frank lui 
demanda si elle voulait, ce soir? 

— Non, — dit-elle, — Demain seulement, 
voulez-vous? 

Et elle se hâta vers son araba. Et elle s'en 
fut très vite sangloter d'une étrange douleur 
entre les bras de Perrouz-hanoun, qui la berça 
et la consola, avec des tendresses arméniennes. 

Stamboul, 4901 (1). 



(1) L'auteur, depuis seize ans, n'a pas changé d'avis 6ur 
la mentalité arménienne. 



- UNE DEMI-MINUTE 



< Cette demi-minute là, c'est moi, — je, 
soussigné, Henry Précy, lieutenant de vais- 
seau, commandant le c scout > de la République 
Néréide, — qui en ai compté, une après une, les 
trente mortelles secondes. Et je tous fiche mon 
billet que, pour trente ans supplémentaires à 
vivre, je ne voudrais pas recompter trente 
autres secondes du goût de celles-ci. 

C'est la première fois que je conta cette 
histoire. Elle est vieille déjà de douze ou treize 
ans pour le moins. Mais vous comprendrez tout 
à l'heure pourquoi j'ai préféré me taire là- 
dessus jusqu'à ce jour et pourquoi je parle 
aujourd'hui. 

Il y a donc douze ou treize ans de cela. 
J'étais alors un petit enseigne, plus gentil que 



164 BÊTES ET GENS OUI S* AIMÈRENT 

vous n'imagineriez d'après l'actuelle couleur 
de mon vieux cuir. Et les femmes me regar- 
daient parfois quand je passais... 

Une, un jour, me regarda de plus près que 
les autres. Et cela ne me déplut pas du tout. 
Figurez-vous la plus délicate créature, longue, 
souple, blanche, avec des mains de Sainte- 
Vierge et des cheveux de petit Jésus. L'em- 
semble m'aurait imposé un respect définitif si 
deux yeux de braise bleue et deux lèvres de 
sang rouge ne m'eussent rendu quelque audace, 
en évoquant pour mon imagination diverses 
imaginations d'assez précise sensualité. Bref, 
madame de ... mettons madame de Trémières... 
devint ma maîtresse. Et je pus alors constater 
que ses yeux ni ses lèvres ne mentaient à leurs 
promesses. J'ai voyagé plus qu'on ne voyage 
normalement. J'ai connu, un peu partout, force 
maîtresses de bien des races réputées ardentes. 
Mais nulle part il ne me souvient d'avoir 
éprouvé plus de voluptueuse fougue qu'en cette 
Parisienne dont ma prime jeunesse fut vraiment 
ensoleillée. Non ! nulle part, ni chez les Ânda- 
louses, sœurs de Goncha Pérez, ni chez les 
Siciliennes, dont les veines charrient la lave de 



Telle quelle, ma maîtresse me plaisait fort. 
Elle était mon aînée de quelques printemps $ 
mais du diable si je m'en serais jamais douté, 
n'eût été l'existence d'une fillette de quatorze 
ans, dont madame de Trémières était la mère 
très légitime. Toutes deux d'ailleurs se ressem- 
blaient de près, et surtout quant aux yeux et 
quant a la bouche. Qui dit fille de quatorze ans 
suppose bien mère de trente-trois ou de trente- 
quatre ans. Tout de même .quand celle-ci et 
celle-là vous regardaient en face et se prenaient 
à tous sourire, vous eussiez sans barguigner 
donné vingt ans à l'une et vingt-cinq ans à 
l'autre, tellement ces diables d'yeux et ces dia- 
blesses de bouches vous les rapprochaient l'une 
de l'autre, pour en faire deux véritables sœurs 
sensuelles presque également prêtes àl' amour I .. . 
Tout cela, je me le dis aujourd'hui, après 



166 BÊTES ET GENS QUI s'àIMÊBENT 

treize ans passés. Mais alors, oh! soyez tran- 
quille! je n'y songeais pas plus qu'à la création 
des mondes. Et cette histoire n'est pas un fait 
divers de neuvième chambre. J'étais, je vous le 
répète, un petit enseigne de vaisseau tout à fait 
normal, sain de corps et d'esprit, vertueux 
même. Et j'étais pleinementheureux d'étreindre, 
sans arrière-pensée d'aucune sorte, le corps 
toujours svelte et jeune de ma maîtresse. Quant 
à la fillette, je ne m'en inquiétais que pour 
garer prudemment mes faits et gestes de ses 
yeux. Car, plusieurs fois, le problème s'était 
posé pour moi : qu'avait-elle aperçu, cette 
enfant, si proche de devenir femme, qu'avait- 
elle aperçu de ma liaison avec sa mère? Rien, 
j'en aurais juré. Mais comment ^convenait- il de 
déjouer des curiosités inévitables, vigilantes 
peut-être? Souvent, je considérais la petite 
alors qu'elle se jetait impétueusement dans les 
bras de sa mère, pour des baisers qui n'en 
finissaient plus. Entre elles, c'était mieux que 
de la tendresse : c'était, d'une part, une adora- 
tion quasi folle, et de l'autre, un culte tout à 
fait fétichiste. Et je songeais alors, avec quelque 
malaise, au cataclysme qu'eût été, dans ce 



— car, une maman, c'est une idole ; une idole 
sacrée, intangible, qu'on met dans un temple 
d'or pur, sur un piédestal très haut, très haut. 
Et, de, ce piédestal-là, l'idole ne peut descendre 
qu'en tombant, pour se briser comme verre... 

Or, la susdite fillette se nommait Isabelle ; 
un certain 22 février, ce fut donc, pour la 
quinzième fois depuis sa naissance, sa fête. 

Je m'en souviens comme d'hier, et pour 
cause. Cette année-là, madame de Trémières 
hivernait avec sa Me sur la côte d'Argent, dans 
l'un des « palaces » de Biarritz. Moi, j'étais venu 
passer une permission dans ma petite villa 
d'Hendaye. Et nous voisinions. 

En l'honneur de la sainte Isabelle, j'eus 
l'honneur d'arranger pour nous trois un petit 
dîner gentil au cabaret. La gosse, ravie de ce 
qu'elle considérait comme une entrée officielle 
dans le monde fêtard, se grisa aux trois-quarts 
de tapage, de lumière électrique, de musique 
tzigane et de Champagne doux. Sa mère et 
moi, grisés à notre tour par la contagion de 
cette gaieté étourdissante, perdîmes un peu le 



168 BÊTES ET GENS QUI s'àIMÈRENT 

sentiment du lieu, du temps et des prudences 
indispensables. Bref, quand il fut l'heure de 
rentrer chacun chez soi, je remis, comme il se 
devait, Tune et l'autre de mes convives au seuil 
de leurs chambres* Mais, au lieu de m'en retour- 
ner ensuite sagement vers ma voiture, j'atten- 
dis un quart d'heure dans un salon du palace 
et je revins ensuite gratter hardiment à la 
porte de ma maîtresse ; laquelle porte me fut 
ouverte sans débat... 

Ce qui s'ensuivit n'intéresserait que les 
jeunes filles. Quelque pressante que soit leur 
juste curiosité, j'abrégerai donc ce récit par 
égard pour tous mes autres lecteurs. Qu'on 
sache seulement qu'un peu plus tard madame 
deTrémières et moi avions fort chaud et que la 
chambre, théâtre de nos ébats, présentait un 
assez beau désordre. Un moment vint où. ma 
maîtresse, debout devant la glace de pied, et 
toute nue, s'avisa de retoucher sa bouche au 
crayon rouge» cependant que moi-même, assis 
auprès, je commençais de fumer une cigarette. 
Or, ce moment-là fut tout justement celui que 
choisit le destin pour frapper, d'un doigt de 
petite fille, trois coups à notre porte — non ver- 



C'est alors que commença la première des 
trente secondes dont il était question au début 
de ce récit. 

Debout tous deux, face à face, et gris comme 
cendre, madame de Trémières et moi nous nous 
regardions, paralysés de terreur. La porte 
épouvantable ne s'ouvrait pas, pas encore. Mais 
combien de battements de nos deux cœurs, 
avant qu'elle eût tourné sur ses gonds ? Notre 
silence même ne pouvait manquer de déchaîner 
plus promptement la catastrophe : inquiète de 
n'avoir point de réponse, l'enfant, infaillible- 
ment, allait passer outre, et entrer... 

Enfin, madame de Trémières trouva, dans 
l'excès môme de son horreur, la force miracu- 
leuse d'une décision. Elle remua, elle put re- 
muer ; elle parla, elle put articuler : c Est-ce toi, 
Bella? Attends, mon chéri, je vais l'ouvrir... > 

Et elle marcha vers la porte d'un pas presque 
ferme, tout eu me désignant, désespérément, 
les grands rideaux de la fenêtre-baie. 



j'entendis le bruissement léger du peignoir, 
vite rejeté sur les épaules maintenant pu- 
diques... 

Et la porte s'ouvrit, et la fillette entra. 

Alors, une après une, les trente secondes 
mortelles se traînèrent. 

La petite était venue chercher un crayon à 
migraine. Mais, le crayon trouvé, elle ne S'en 
alla pas tout de suite. Un siècle durant, j'en- 
tendis son pas léger errer ça et là par la 
chambre. Deux fois, elle frôla mon rideau qui 
remua. Elle se plaignait à mi-voix, quêtant une 
caresse maternelle : le Champagne était un peu 
lourd dans sa tête. Elle bavardait néanmoins, 
rappelant toute cette mémorable journée de 
fête, les cadeaux qu'on lui avait faits, le dîner, 
les tziganes, moi-même, et faisant des projets 
pour la prochaine journée. Reprise maintenant 
par sa terreur atroce, la mère, pétrifiée de nou- 
veau, ne parlait plus, n'osait souffler... 



-r\ 



toi aussi? Tu es toute pale? Tu as l'air oppres- 
sée? Veux-tu que je t'ouvre un moment la 
fenêtre. 

Cette seconde-là fut la pire des trente. Le 
pas léger vint droit à ma cachette. D'instinct, 
je baissai une main pour cacher, au moins, ma 
nudité à cette enfant... 

Mais, à temps, la mère eut la force de ré- 
pondre : 

— Non I non] n'ouvre pas, j'ai froid, au 
contraire. . . 

Et le pas terrifiant s'arrêta. 
C'était la fin de l'épreuve. La voix puérile, 
l'instant d'après, reprit : 

— Tu as froid? Mais alors, il faut te recou- 
cher, ma pauvre maman I et vite, vite, vite ! Je 
me sauve 1 Bonsoir! dors bien!... i 

La porte, refermée, battitle tac de la dernière 
des trente secondes. Quand je sortis de mon 
rideau, j'étais plus vieux d'autant de bonnes... 
non : d'autant de mauvaises années... 

Aujourd'hui, madame de Trémières habite 



de Ghristmas-card, une carte postale de Sydney 
d'Australie, laquelle carte m'estarrivée ce matin 
même. 

Il n'y a donc plus d'inconvénient à raconter 
cette histoire, devenue tout à fait anonyme. 
Et voilà pourquoi je l'ai racontée. » 



Comme la farandole se brisait au pied du 
grand escalier qui mène aux salles de jeu, ma 
danseuse essoufflée arracha son masque. Et je 
vis un admirable visage et deux yeux dorés 
dont le regard m'arracha un cri de stupeur. 

— Manon!... 

— Eh oui! — dit-elle : — c'est moi! Vous 
n'aviez pas reconnu ma voix? 

Au lieu de répondre, je reculai instinctive- 
ment. 

La redoute c bouton-d'or et cyclamen s tour- 
noyait autour de nous, parmi des flots étince- 
lants de satin jaune et de velours mauve. Des 
parfums voluptueux flottaient et se mêlaient. 
Dix mille lampes électriques enguirlandées de 
fleurs versaient un soleil artificiel plus splen- 



éclairant La face jaune et flétrie du con- 
damné, du condamné lamentablement célèbre 
qui ae nomme Ulrich Weyer... Ulrich Weyer, 
l'ancien amant de Manon, l'homme qui devînt 
voleur et assassin pour l'amour d'elle... 

Le contraste était trop atroce, de l'amant en 
casaque matriculée et de la maîtresse en robe 
de fête. J'avais reculé et je me taisais. 

Manon ne rougit pas ; et je vis ses sourcils 
trembler un peu et l'or pur de ses yeux s'as- 
sombrir. 

— Ah! — dit^eUe d'un ton changé; — ah! 
vous pensez à lui... 

J'inclinai la tête. 

— Bien! adieu donc! Inutile, ne me recon- 



et curieux, je la rejoignis : , 

— Manon, pardonnez-moi... Je n'ai ni le 
droit, ni le goût d'être votre juge... Et je re- 
grette de vous avoir involontairement blessée... 
Voulez -vous prendre mon bras? Il fait chaud, 
et vous avez soif... 

Elle haussa les épaules et se laissa emmener. 

Au bar, c'était presque la solitude. L'orchestre 
retenait dans le hall la foule dansante. Un bar- 
man empressé nous battit des cocktails. Manon, 
pour aspirer son chalumeau, posa sa tempe sur 
le bout de ses doigts minces... 

— Je ne vous en veux pas, — me dit-elle 
tout a coup. — * J'ai eu tort de me fâcher tout à 
l'heure : vous êtes pareil à tous les autres 
hommes et injuste comme eux. Bah ! j'y suis 
habituée... 

— Injuste? 

— Injuste, oui! vous me rendez responsable 
du crime de Weyerî... 

— Responsable, vous exagérez... 



— raraon ; responsaoïe ei complice, ne niez 
pas, je connais l'antienne. Je l'ai subie bien des 
fois, depuis que l'avocat en robe noire et que le 
président en robe rouge me l'ont infligée publi- 
quement, en pleine cour d'assises, parmi le 
ricanement vertueux de tout l'auditoire vite 
ameuté contre une femme sans défense, contre 
une fille !... 

Un éclair de mépris flamboyait dans les 
beaux yeux fixes. 
J'eus un peu de pitié : 

— Manon, tous ceux qui vous ont insultée 
ont été bas et lâches. Assurément, vous étiez 
alors beaucoup plus malheureuse que coupable. 
Votre amant arrêté, votre vie bouleversée, et 
tout ce scandale autour de vous... 

Mais elle m'interrompit impétueusement. 

— Ne me plaignez donc pasl Mon amant 
arrêté ? ma vie bouleversée ? Qui vous a dit 
qu'à propos de cela j'aie jamais versé une 
larme? Qui vous a dit que je l'aimais, Ulrich? 
Qui vous a dit qu'au contraire ce bouleverse- 
ment de ma vie n'eût pas été pour moi une dé- 
livrance, si l'imbécile réprobation des hommes 
ae m'avait aussitôt poursuivie et accablée, • 



A mon tour, je haussai les épaules : 

— Mais pour lui, le bagne!.. . je vous supplie 
de 'ne pas l'oublier, Manon! Et s'il avait triché, 
volé, assassiné,, qui donc avait profité de ses 
crimes? Quand on l'arrêta, il n'avait plus un 
sou et il était criblé de dettes. Pourtant il avait 
dérobé une fortune. Où était-elle ? Qui en avait 
joui? Ulrich Weyer s'est déshonoré, soit! Mais, 
voqb, vous n'avez pas le droit de lui jeter la 
pierre. Ulrich Weyer vous aimait, et c'est pour 
l'amour de vous qu'il s'est déshonoré... 

— Il m'aimait? Lui ! Allons donc ! Il s'aimait 
soi-même! Il n'a jamais aimé que soi ! 

Violente, elle avait renversé son verre, encore 
demi-plein. Le barman, obséquieux, se hâta de 
battre un second cocktail. Et Manon but d'un 
seul trait. 

— Vous ne savez rien, reprit-elle ensuite. 
Vous n'avez pas compris. 

Elle parlait maintenant presque à vois basse. 



178 BÊTES ET GENS QUI s'AIMÊREftT 

— Écoutez mon histoire. Et publiez-la, qu'elle 
serve de leçon aux honnêtes gens qui méprisent 
les filles de joie, après avoir couché avec elles... 

€ Je suis née en province. Mes parents étaient 
de bons bourgeois. Peu vous importent leur 
nom, leur état, et comment j'ai quitté leur mai- 
son dès seize ans. J'abrège. Je ne vous conte 
ni mes débuts, ni mes premières aventures. Je 
viens au fait. Vous m'avez connue quand j'avais 
vingt ans. A cette époque, j'étais aussi heureuse 
que peut l'être la femme que j'étais : une petite 
grue suffisamment jolie et amusante, qui ne 
manquait ni d'amants, ni de camarades, ni même 
d'amis. Je vous ai reçu dans la gentille villa où 
j'habitais alors. Tout y était simple et coquet. 
Fille de bourgeois, je n'avais point de goûts trop 
luxueux. Mes amants me payaient honnête- 
ment, et leurs générosités additionnées suffi- 
saient à mon entretien. Ma vie me plaisait. 
J'aimais la fête. J'aimais rire, souper, danser, 
montrer mes robes. J'aimais mes amants. J'ai- 
mais en changer. La liberté m'a toujours paru 
le bien le plus indispensable. Si j'avais quitté 
mes parents, ce n'était pas pour mener loin 
d'eux une existence pareille à la leur ! 



déplaisait pas. 11 était plutôt joli que laid, avec 
de grands yeux et des mains petites; par ailleurs 
élégant et correct. Je n'en demandais jamais 
plus. Il voulut me reconduire. Je n'avais point 
de compagnon ce soir-là. J'acceptai. 

« Nous passâmes une très agréable nuit. 
Pourquoi ne l'avouerais-je pas? 

c Le lendemain, il était amoureux. Moi, je 
n'étais pas amoureuse. Il refusa de s'en aller. 
Je fus ennuyée, mais que faire? Je ne pouvais 
guère le mettre à la porte. Il me suppliait a 
genoux. Je me laissai fléchir. Il resta. 

c 11 resta une semaine, un mois, deux mois. 
Je commençais à le prendre en grippe. Il ne 
me quittait pas plus que mon ombre. Il me 
gardait à vue. Il me tenait en laisse. Il m'ac- 
compagnait chez la modiste et chez la coutu- 
rière. Il était là quand je m'habillais, quand je 
sortais, quand je me promenais, quand je ren- 
trais, quand je me fardais, quand je me baignais, 
quand je dormais I Tout le temps de notre 
liaison, je n'ai pas eu un jour de solitude, une 



Ulrich était un mari, un geôlier. Je me sentais 
en cage. 

c Et je vous passe les jalousies, les crises, 
les scènes. 

c — Tu ne m'aimes plus! Tu me trompes ] 
Je te tuerai ! 

< L'aimer? Je ne l'avais jamais aimé. Le 
tromper? J'aurais bien voulu, mais comment? 
Être tuéeïje n'y tenais pas du tout et j'en avais 
peur. 

< Au bout de deux mois, je n'en pouvais 
plus. Je lui déclarai à brûle-pourpoint que j'en 
avais assez, que j'étais résolue a rompre. 

c — Pourquoi? 

- Parce que. 

- Tu me quittes pour un autre, 
i — Si tu veux. 

Qui? Je te jure que je le tue! 
t Tuer Ml n'avait que ce mot- là à la bouche ! 



« — Je ne te quitte pas pour un autre. Mais 
j'ai besoin d'argent. 

c C'était vrai, d'ailleurs. Il m'avait contrainte 
de fermer ma porte à tout venant, et mon train 
quotidien exigeait trente ou quarante louis par 
mois... Oh! vous le voyez : en ce temps-là, 
j'étais modeste ! 

t — Tu as besoin d'argent? Je t'en donne- 
rai. 

c 11 m'en donna. 

« Ce n'était pas ce que j'avais espéré. J'avais 
espéré qu'il ne me donnerait pas d'argent et 
qu'il s'en irait. Une colère me saisit. 

f — Ah 1 tu es riche ? Eh bien, mon bon- 
homme, tu paieras, et tu paieras cher! Tu me 
voles ma liberté, mon plaisir, ma paix? Bon! 
moi je vais te voler ta fortune ! 

c Et je me fis exigeante. D'abord, j'osais à 
peine 1 Parole! mon cher! D'instinct, j'étais 
délicate et désintéressée... Beaucoup de petites 
grues Bont ainsi, beaucoup... beaucoup plus 
que vous ne croyez ! Mais c'est une habitude à 



Dame ! trente louis par mois, je savais où les 
trouver. Trois cents, je ne savais pas. Weyer 
parti, que devenir? Comment, du jour au len- 
demain, payer mes fournisseurs, mes domes- 
tiques, mou loyer? 11 n'était plus question de 
petite villa ! nous habitions un hôtel ! 

* Alors, une vraie huine me prit contre cet 
homme qui s'imposait ainsi à moi, et qui, pa- 
tiemment, habilement, honteusement, m'avait 
réduite en esclavage. Du fond de mon âme, je 
souhaitai sa ruine ou sa mort. Pourtant, je le 
jure ici sur ma propre tête, jamais je ne tentai 
rien contre lui. Et chaque fois que je lui mis 
le marché en main : « Paie ou va-t'en ! > ce fut 
toujours avec l'espoir ardent qu'il ne paierait 
pas, qu'il s'en irait, qu'il m'abandonnerait! Et 
je me réjouissais d'avance à la pensée des 
dettes, des embarras, dea ennuis, de tout ce qui 
aurait fondu sur moi ! des huissiers même, et 
de la police, de cette police abominable, plus 



possibilité d'être affranchie. Une femme ne se- 
coue pas la chaîne d'un homme. Celui-ci m'avait 
et me gardait. Mon amour ou mon dégoût ne 
lui importaient pas. J'étais à lui, cela lui suffi- 
sait. Il pouvait à son gré me caresser et 
m'étreindre. Que je voulusse ou non, il obte- 
nait toujours ce qu'il désirait de moi : son 
plaisir. Son plaisir à lui. Je ne résistais guère. 
Une femme au lit se refuse difficilement, vous 
le savez. Il y faut un courage que nous n'avons 
pas. Je cédais comme cèdent les autres. Et, à 
ce jeu ignoble, j'ai perdu tout ce qui me restait 
de pudeur et de dignité, tout ce qui me restait 
d'orgueil et d'honneur. On s'avilit prompte- 
ment à subir le baiser d'une bouche qui vous 
répugne! Et je l'ai subi deux ans, ce baiser-là 1 
c Mais enfin, à l'heure même où je songeais 
tout de bon au laudanum, la catastrophe, I'heu- 



me rappeler à l'hypocrisie obligatoire. J'avai 
déposé devant la Cour d'assises; et je n'avai 
pas cru nécessaire de sangloter; et je n'avai 
pas arboré le crêpe traditionnel des veuves. 
J'étais donc, d'abord, une créature sans cœur 
et sans âme ; par-dessus le marché , une crimi- 
nelle, voire, une criminelle plus coupable que 
Weyer lui-même ! Eh oui ! Il avait volé, il avait 
tué; mais pour qui? pour moi! pour mes toi- 
lettes, pour mes diamants ; pour mon luxe ; pour 
moi, je vous disl Tout le monde le proclama. 
Vous-même le répétiez encore tout à l'heure ! 



jouir de ce luxe qu'il m'avait imposé, et pour 
jouir de moi-même, esclave somptueuse! pour 
jouir de moi, sa victime! 

« Personne n'a compris. J'ai été maudite, 
honnie, injuriée, chassée. J'ai dû fuir, et re- 
commencer au loin ma vie... 

« Ça m'est égal! Il doit y avoir, je ne sais 
où, une justice immanente, puisque me revoilà 
libre, contente et courtisée comme jadis, avec 
même un surcroit de raffinement et d'élégance 
que je dois peut-être au souvenir du luxe de 
Weyer... Il doit y avoir une justice : puisque 
vous, qui m'insultiez encore, il y a cinq mi- 
nutes, à présent vous baisez ma main... 



L'INTACTE VERTU 



* Des femmes vertueuses? Il y en a. Dans ma 
vie, j'en ai rencontré une. — A Basse Terre de 
la Guadeloupe, en 1904. — Ohl je vivrais très 
longtemps, sans perdre le souvenir de cette 
vertu-là, vraiment intacte. 

C'était une madame de Vermorne, une créole 
d'ancienne souche française, un peu mâtinée, 
mais bien peu : ça ne se voyait pas. A Ba^se- 
Terre, ou l'élément nègre domine, elle passait 
pour tout à fait blanche, au moins dans le 
monde des étrangers, dont j'étais. Elle était 
d'ailleurs jolie à miracle, blonde cendrée, avec 
d'admirables yeux noirs, et une taille à prendre 
entre deux doigts. Point de mari. Mais il y en 
avait eu un, ce qui suffisait pour ranger 
madame de Vermorne dans la catégorie des 



Or, je souhaitais fort que ce premier venu Tût 
moi ; et, volontiers, j'aurais souscrit à tous les 
préliminaires qu'il eût fallu. Cette taille' de 
guêpe m'avait ensorcelé. Madame de Vermorne 
portait toujours des corsets à l'ancienne mode, 
et des robes qu'on eût dites à crinoline ; si bien 
que le dessin de ses hanches et de ses cuisses 
n'apparaissait point, caché, perdu, noyé, sous 
le flot bouillonnant des volants et des ruches. 
Mais, de ce flot soyeux et parfumé, la taille 
émergeait si fière et si fine, qu'on eût dit une 
néréide jaillissant au-dessus des vagues. Et mon 
désir s'énervait à l'idée de tout ce que cachaient 
les vagues d'étoffe. 

Le pis, c'est que madame de Vermorne était 
une coquette enragée. Une dizaine d'amoureux 
rôdaient sans trêve autour de ses jupes. Et bien 
loin de s'offenser des pires audaces et des ten- 
tatives les plus sensuelles, elle les provoquait 
de toutes manières, et versait des flots d'huile 
sur tous les feux. A première vue, je lui avais 
prêté six amants, au minimum. J'en avais 
rabattu ensuite. Mais en fin de compte, j'étais 



tîon m'était venue d'un match que Brava avait 
gagné sous les yeux de Mme de Vermorne. 
J'étais là, spectateur comme elle. Et tandis que 
l'officier, raquette haute, bras et nuque nus, 
déployait devant nous sa grâce robuste, j'avais 
surpris dix fois le regard de la jeune femme 
attaché à ces bras et à cette nuque, un regard 
furlif et affamé, un regard de petite chienne 
prête à sauter sur la côtelette tentatrice... Vrai, 
il n'y avait point à se méprendre à ce regard- 
là. 

Si bien, que, trois jours plus tard, je ne 
me retins pas d'être goujat, et je fis à Bréva, 
sur sa bonne fortune, quelques compliments 
du plus mauvais goût. Or, il ne se fâcha pas, 
ce qui, du galant homme qu'il était, m'étonna 
fort. 

— Ah! vous aussi? — me dit-il seulement, 
l'air tout à fait ironique : — vous aussi, vous 
me croyez du dernier bien avec la madame? 
Eh bien, mon cher, j'en suis navré pour vous, 
mais vous êtes le trentième à émettre cette 



190 BÊTES ET GENS QUI S' AIMÈRENT 

gracieuse supposition, et le trentième à vous 
fourrer, si j'ose dire, le doigt dans l'œil jusqu'au 
coude. 

— Mon cher!... 

— Mon cher, c'est comme je vous le dis !... 
La discrétion puérile et honnête devrait sans 
doute mettre un bœuf sur ma langue. Mais 
cette femme s'est trop de fois promise et trop 
de fois refusée pour qu'elle ait le droit à aucun 
ménagement de ma part. Je dis tout haut ce 
que je pense d'elle : pis que pendre. Madame de 
Vermorne est tout bonnement le diable, oui : 
l'être incombustible qui vit avec volupté dans 
le feu. Et ne tombez jamais sous ses pattes! 
Tous les supplices infernaux, y compris 
celui de Tantale, ne seraient rien auprès du 
vôtre. 

Je restai coi, et m'en allai désorienté. 

Bréva ne mentait pas, nul doute à cela. Mais 
d'autre part, j'avais vu, moi, les yeux de 
c l'être incombustible », le jour du match. Et 
c'étaient des yeux qui brûlaient à grand feu, 
des yeux de désir et de folie. Nul doute à cela 
non plus. Alors ? 

Un soir, j'obtins de madame de Vermorne un 



forêt proche de la ville. Rien de plus. Et je 
n'avais même pas la ressource de nous perdre 
sous bois, les sentiers étant rares et les futaies 
impénétrables. S'écarter de la lisière des arbres 
est une impossibilité. 

Nous marchions donc sur cette lisière, dans 
une ombre encore entrecoupée de soleil. Des 
fougères arborescentes alternaient au bord du 
chemin avec des talus d'herbe molle. Le pêle- 
mêle prodigieux des deux végétations, la tropi- 
cale et la tempérée, abondantes l'une et l'autre, 
jaillissait de toutes parts autour de nous. Et je 
me taisais, et j'oubliais de faire ma cour, saisi 
par le silence formidable de la forêt, confondu 
par la majesté muette, mais vivante et violente, 
de ces légions de troncs pressés, innombrables, 
de ces feuillages opaques, pareils à des toits de 
cathédrales, et de toute cette profondeur indé- 
finie, inexplorée, — si belle, — et qui pourtant 
sert de refuge aux fléaux terribles inconnus de 
l'Europe, le paludisme, la fièvre jaune, la pa- 
chydermie, la lèpre... 



Vermorne, provocante à son habitude, imagina 
de s'asseoir au bord du sentier, et profita de la 
halte pour me reprocher, non sans ironie, mon 
silence : 

— Moi qui hésitais tellement à vous l'accor- 
der, ce rendez-vous I Je me serais décidée bien 
plus vite, si j'avais prévu que vous seriez si 
sage... 

Elle souhaitait clairement que je le fusse 
moins. Je me lançai poliment dans le flirt, i 
Contente, elle marivauda avec beaucoup de 
grâce. Les mots hardis ne l'effarouchaient pas 
du tout, et elle se frottait au désir des hommes 
comme un papillon au verre brûlant d'une 
lampe . 

La nuit tombait. Le lieu était absolument 
désert. Je risquai quelques gestes, en assaison- 
nement aux paroles. Elle m'abandonna sans 
difficulté ses mains, puis ses bras, et ne se 
fâcha pas quand mes lèvres se faufilèrent, sous 
les manches courtes, vers les épaules. Elle por- 
tait un corsage créole, en linon blanc niché de 
mousseline, et, comme toujours, une de ces 
jupes très amples et* raides, qu'elle affection- 



Brusque, elle me repoussa quand mes mains 
enserrèrent sa taille. 

— A bas ! je suis très bonne, mais il y a des 
frontières. 

Quand j'ai pris une taille de femme, mon 
habitude n'est pas de la lâcher. Elle s'irrita, 
plus vite que je n'attendais. 

— Finirez-vous ? je vous dis que je ne veux 
pas! 

En amour, « non i et c oui » sont parfois 
synonymes. 

Je regardai ma partenaire en face : elle mor- 
dait nerveusement ses lèvres, et baissa ses yeux 
devant mes yeux. Pas assez vite, toutefois, pour 
que je n'eusse reconnu le regard qu'elle avait 
donné à Bréva, — le regard furtif et affamé, le 
regard du désir et de la folie. 

C'était un aveu que ce regard-là. J'en 
profitai brutalement : je la renversai sur 
l'herbe, et je saisis sa cheville. Elle cria déses- 
pérément : 

— Non, nonl... 



elle me repoussa et me frappa au visage. Je 
me rendis compte, alors, dans le temps d'an 
coup de griffe, qu'elle se défendait pour de bon. 
Mais j'avais trop avancé pour qu'une reculade 
fût possible. J'avançai donc plus outre. EU ce 
qui devait arriver arriva : ma main toucha , 
plus haut que son genou, sa chair... 

Dieux! dieux! comment exprimer cette 
chose ? J'ai reçu, au travers de mon corps, des 
décharges d'électricité, — et ce n'est rien ; — 
j'ai touché à l'improviste des cadavres déj à 
raides, — et ce n'est' rien; j'ai enfoncé mes 
doigts, en cueillant une fleur, dans la spirale 
atroce d'un serpent caché, et cen'est rien, rien, 
moins que rien.... Mais cela, cette chair de 
femme I... 

Ce n'était pas de la chair. C'était une subs- 
tance inconnue, horrible : un métal gluant, 
écaillé et glacé, mais vivant quand même. Une 
chair. Mais quelle chair ! chair décomposée, 
pourrie, pétrifiée, vénéneuse, chair de cauche- 
mar et d'épouvante. 

Je m'étais relevé d'un bond, éperdu, terrifié. 
A mes pieds, madame de Vermorne se tordait 



LA REDOUTE AZUR ET RUBIS 



Or, en l'an de grâce 1906, les couleurs de la 
grande redoute, au carnaval de Nice, furent 
rubis et azur. 

Le soir de ce jour fantasque, comme onze 
heures venaient de sonner, — déjà la Balle 
énorme, fleurie, enguirlandée, illuminée, regor- 
geait d'une éblouissante cohue bleue et rose, 
— une bergère azur, au pied du grand escalier 
courbe qui monte vers les salles de jeu, osa 
aborder un berger rubis : 

— Je te connais, — dit-elle. 

(Evident mensonge : si elle l'eût connu, point 
n'eût-elle avoué le connaître.) 

Il la regarda en silence. Leurs deux masques, 
bien attachés et barbus de longues dentelles, 
dissimulaient entièrement leurs deux visages. 



— Tu es tout seul... Tu n'as pas l'air de 
t'amuser... Tes amis t'ont laissé là?... Mais tu 
n'as peut-être pas d'amis... Pourquoi es-tu 
venu à la redoute? 

Il la regardait toujours, très fixement. Il ré- 
pondit enfin : 

— Je suis venu pour vous rencontrer. 
Elle recula d'un pas : 

— Pour me rencontrer... moi?... Mais ta... 
vous ne savez même pas mon nom ! 

Il haussa doucement les épaules : 

— Je n'ai pas besoin de le savoir. Vous êtes 
celle que j'attendais. L'inconnue, l'aventureuse 
que j'ai espérée depuis toujours. Cela m'est 
égal que vous voua nommiez Jeanne on 
Suzanne. 

Elle le considérait, un peu inquiète. Elle de- 
manda : 

— Pourquoi ne me tutoyez- vous pas? 
Il s'inclina devant elle : 

— Parce que j'ai entendu le son de votre 



fiancée. Il n'est pas convenable de tutoyer sa 
fiancée. Je vous tutoierai quand vous serez ma 
femme. 
Elle rit : 

— Je suis déjà la femme de quelqu'un. 
Voyez. 

Elle tendait sa main gauche, où, sous le 
gant de soie bleue, transparaissait l'alliance 
d'or. Il prit la main, la déganta, la baisa et Ôta 
l'anneau : 

— Voyez vous-même. 11 n'y a plus rien. La 
main est nue, et la femme est libre. 

Elle s'eut pas du tout envie de se fâcher. 
Elle prit le bras qu'il offrait et ils se mêlèrent 
à la foule. Une farandole se nouait et tourbil- 
lonnait d'un bout à l'autre de la salle, grande 
comme un parc. Emportés par le vent, Us cou- 
rurent. Us se tenaient par la main, et leurs 
paumes serrées l'une contre l'autre, échan- 
geaient leurs chaleurs vivantes... 

Velours bleu et satin rose, ils semblèrent, 
cinq minutes durant, deux pantins chatoyants, 



sur deux fauteuils au bord d'un massif de pal- 
miers. 

— Je n'en peux plus! — dit-elle. — C'est 
foui... 

Pour respirer, elle souleva son loup... Oh! 
le temps d'un clin d'œil : il put tout juste entre- 
voir une bouche sensuelle et un nez mutin... 

— Buvez un peu, voulez-vous? C'est vrai 
que la farandole tournait un peu vite. Mais 
pourquoi serions-nous ici, si ce n'était pour 
nous étourdir?... 

Il lui versa d'un Champagne doux qu'elle 
avala à grandes gorgées. Elle tenait son verre 
à deux mains, comme une petite tille qui a très 
soif. Tout de suite, elle fut grise. Elle se leva, 
voulut danser encore. En lui prenant la taille, 
il caressa son sein. Elle rit, et menaça du 
doigt : 

— C'est bon pour une fois, mais ne recom- 
mencez pas!... 

— Puisque vous n'avez plus d'alliance 1 

La cohue joyeuse les assiégeait, pressant et 
mêlant leurs deux corps. Il répéta : 






Dieu : vous n eies pius au tout ceue aom je ne 
sais pas le nom, Suzanne ou Jeanne : vous êtes 
tont à fait ma fiancée. .. Et bientôt vous serez nia 
femme. Bientôt : dès que je vous aurai enle- 
vée... » 

— Enlevée... dans «ne chaise de poste, ou 
en croupe de votre coursier? 

— En croupe d'abord, et dans la chaise 
ensuite, comme il est convenable. J'ai quarante 
chevaux magiques, quarante chevaux de bronze 
et d'acier qui attendent à la porte de ce palais. 
Et j'enverrai tout à l'heure un génie ailé, un 
génie plus prompt que le vent et la foudre, 
retenir pour nous deux, au plus proche relais, 
un sleepiog dans le char de feu qui part à 
minuit. 

— Et qui va où? 

— Qui va n'importe où !... au château de la 
fée, votre marraine... ou dans l'Ile fortunée que 
Mathô voulait donner à la sœur d'Hannibal... 
ou autre part. Qu'est-ce que cela fait? A Paris, 
si vous voulez... chez moi. 



du royaume delà soie s'agenouillera pour baiser 
le bas de votre jupe... 

— Quel dommage que tout cela ne soit qu'un 
rêve!... 

— Un rêve assurément. Mais souvenez-vous 
que, ce soir, c'est la vie qui est irréelle, et nos 
rêves, la réalité... j 

Le hasard les avait conduits près de la porte. 
Le vestibule, désert, les attira vers sa fraîcheur. 
Ils s'arrêtèrent un moment pour respirer, et il 
se démasqua à son tour, une seconde. Une 
seule seconde. Mais un valet attentif le recon- 
nut et se précipita au dehors, criant à tue-tète : 

— La voilure de M. le comte de ... 

Le nom se perdit daos le brouhaha de la 
rue. Tout aussitôt le hennissement d'une auto 
s'approcha. Et, pareille à quelque flamboyant 
dragon de légende, la quarante chevaux, ses 
deux phares crevant la nuit, se rangea au. bord 



î 



debout sur le seutl, se regardèrent... 

— Vous voyez! — dit-il soudain: j'avais 
raison ! le rêve, presque malgré nous, se réa- 
lise. Venez !... 

Elle fît un grand effort pour reculer, pour se 
ressaisir. Mais le vin qu'elle avait bu menait 
dans sa tête une sarabande d'idées folles. 
Voulait-elle, ne voulait-elle pas? Elle ne savait 
plus. Les pbares l'éblouissaient comme un mi- 
roir une alouette. Elle tourna deux fois sur 
elle-même, comme prise de vertige... et, brus- 
quement, courut vers la portière ouverte... 

Lui, s'élança derrière elle. Au passage, il 
jeta un ordre au valet : 

— Téléphonez à la gare : un sleeping dans 
le rapide... 

L'auto gronda dans la rue nocturne... 

Alors, seul à seule, ils relevèrent leurs 
masques, pour goûter à leurs lèvres. Mais, 
comme la nuit épaississait son ombre autour 
de leur étreinte, ils ne se virent pas, pas 
encore... 



vertigineux par les plaines et par les monts. 

Or, ils s'aimèrent, puis dormirent. Dans le 
wagon sombre, leurs deux corps enlacés fai- 
saient une tache soyeuse couleur de ciel et 
couleur d'aurore. Un reste de rêve planait 
encore sur leur sommeil. 

Mais, peu à peu, la vitre du sleeping blanchit. 
L'aube <*e leva, blême et froide comme un 
suaire. Des nuages bas pesèrent sur une cam- 
pagne triste, champs boueux,, squelettes 
d'arbres, givre épars. Le jour chassa la nuit, 
un jour d'hiver, décoloré, lugubre. Le velours 
azur et le satin rubis ne furent plus que des 
oripeaux froissés, souillés, grotesques. 

Et, ensemble, l'amante et l'amant se réveil- 
lèrent. Le train franchissait un fleuve. Alentour, 
des vagues de brouillard flottaient. Une ville 
transparaissait au-dessous. Des cheminées 
d'usine émergeaient, mêlant leurs fumées aux 
nuages. 

Le train stoppa. Des employés se hâtèrent le 
long des wagons : 

— Lyon ! quinze minutes d'arrêt... 



Elle ne comprenait pas... Elle se souvenait 
très mal... ce wagon?... cette défroque de car- 
naval?... cet homme inconnu, assis près 
d'elle... trop près d'elle?... 

Soudain, elle se rappela. Elle comprit. Elle 
cria : 

— Mon Dieu I je suis perdue!... 

Lui ne protesta pas. A quoi boa d'inutiles 
paroles? C'était évident qu'elle était perdue, 
selon la loi morale du monde. 11 se tut donc, 
triste jusqu'au fond de l'âme. Maintenant, elle 
pleurait : 

— Toute ma vie cassée!... mon mari... ma 
maison... ma pauvre petite fille I... 

Une émotion violente le secoua de la tête 
aux pieds. D'un bond il fut debout. Il arracha 
son masque, il déchira son pourpoint. Elle, 
machinalement, l'imitait, était sa cotte et sa 
guimpe. Elle apparut vêtue d'une robe de ville, 
correcte, grise. 

— Madame, — dit-il, — daignez m' écouter. 
Ne pleurez pas ainsi, je vous en conjure ! Cela, 



rien de plus ! Il n'est rien arrivé, rien du tout, 
absolument rien. La seule réalité, la voici : 
hier, on vous a grisée; vous avez été ivre. 
Aujourd'hui... aujourd'hui vous allez prendre 
ici, sur la voie à gauche, le train que vous 
voyez... oui, celui-là... et ce train va vous ra- 
mener à Nice. Votre mari sera indulgent. Votre 
fille ne saura jamais. Moi... moi, je n'existe 
pas. Allez! Adieu, madame. 

11 ouvrit la portière. Elle ne descendit pas 
tout de suite; elle regardait, à ses pieds, avec 
une fixité singulière, les deux tas de satin rubis 
et de velours azur. Mais enfin, comme d'un 
effort, elle s'élança, elle s'enfuit, elle courut 
vers l'autre train, elle s'y jeta... 

Les deux coups de sifflet hurlèrent ensemble. 
Seul dans le wagon qui l'emportait, lui, loin 
d'elle, il s'agenouilla, pour baiser, pieusement, 
les lambeaux de soie bariolée, linceul du rêve 
mort. 

4907. 



- UN FEMINISTE 



— Et où est Moulai Halid, à présent? 

— Sur la piste de Mékinezl Le sultan du 
nord marche vers le sud, le sultan du sud 
marche vers le nord. C'est la logique même. Et 
soyez bien certains qu'ils ne se rencontreront 
pas en route. 

— Alors, le conflit peut durer indéfiniment? 

— Indéfiniment, non. Quinze ou vingt ans, 
oui... Jusqu'à ce que l'un des deux adversaires 
soit mort, mort dans son lit, naturellement! 
Mon cher duc, le Maroc est une terre moyen- 
âgeuse. Nous ne sommes pas en 1908 ici : 
bous sommes en 1326!... consultez plutôt le 
calendrier musulman!... Oui, en 1326. La 
guerre de Cent Ans n'est donc pas encore com- 
mencée 1 



les guerres de cent ans ne sont plus à la mode 
chez nous. 

— La France est neutre entre les deux frères 
ennemis ! 

— Neutre, neutre... 

— Neutre I demandez plutôt à Sid Moha- 
med... 

— Neutre absolument, monsieur d'Étiolés ! 
' Et c'est bien cette neutralité qui nous déses- 
père, nous autres Marocains à peu près civi- 
lisés!... 

Sid Mohamed ben Chékib, splendide dans 
son caftan bleu de ciel voilé de mousseline 
d'argent, élargissait ses bras robustes aux 
longues mains fines pour un geste de souriante 
désolation. 

C'était à Tanger chez le ministre plénipoten- 
tiaire de Bohème, à l'heure des cigarettes 
turques et des citronnades glacées. On fêtait le 
passage du duc d'Etiolés, en croisière sur son 
yacht Briseis, Toute la ville élégante était ve- 
nue, et, avec elle, les cinq ou six Arabes * de 
grande tente i ou de large fortune qui daignent 



— (jui est-ce? — avait demandé le duc, 
ignorant des personnalités marocaines, et qui 
venait pour la première fois à Tanger. 

— Sid Mohamed ben Chékib? Un caïd qui 
est chérif... Caïd, c'est-à-dire chef de tribu; 
chérif, c'est-à-dire descendant du Prophète... 
Les deux titres sont fréquents. Ce qui est plus 
rare, c'est l'homme qui les porte. Sid Moha- 
med ben Chékib, plus riche et plus puissant 
que la grande majorité de ses pairs, a jadis 
vécu douze ou quinze ans à Londres et à Paris, 
et il en est revenu parisien et anglomane, féru 
de civilisation, de réformes, de lumières et de 
progrès. Quoique seigneur féodal, et d'une 
irréprochable fidélité à son suzerain, le sultan 
légitime, il n'en appelle pas moins de tous ses 
vœux l'heure bénie qui supprimera la féodalité 
arabe et mettra Abd el Aziz sous le protectorat 
français. 

— Allons donc ? 

— Écoutez-le plutôt discourir! Et ne doutez 
pas de sa sincérité : la France n'a réellement 
point de plus ferme partisan dans les conseils 



et féconde, et non d'indépendance creuse et 
stérile!... 

— Sid Moha aed, — objecte le secrétaire 
d'ambassade, — êtes-vous bien sûr de ne pas 
exagérer un peu? Que vos tribus en aient assez 
de toujours et toujours se battre, je le veux 
bien ; mais qu'elles sachent comprendre et 
apprécier comme vous venez de le faire, la dif- 
férence qui sépare leur actuelle indépendance 
de la liberté dont nous vaudrions les doter?... 

— Elles le savent, cher monsieur ! Elles le 
savent ou du moins . le sauront bientôt... 
J'excepte évidemment les tribus pillardes qui 
ont de tout temps vécu de brigandage, et que 
vos soldats mettent à la raison dans la 
Cbaouîa... Mais les autres, les tribus paci- 
fiques, les agglomérations rurales, qui labou- 
rentou qui élèvent, et, surtout, les populations 
urbaines de Fez, de Marrakech, de Mékinez, 



2J2 BÊTES ET GENS QUI S'àIMÊRENT 

celles enfin de tous les ports et de toutes les 
grandes cités de l'empire... ah! ne prenez pas 
tout cela pour une barbarie pure et simple! 
Le Maroc compte d'ailleurs, proportionnelle- 
ment, beaucoup plus de villes que bien des 
États européens... Croyez- vous donc qu'une 
nation nombreuse ait pu vivre tant de siècles 
en société sans que sa barbarie première se 
soit usée?... Songez que nous avions pour 
nous notre religion très haute, et les traditions 
de notre ancienne patrie d'Arabie! Songez que 
ces Berbères chez qui nous entrions en conqué- 
rants, et qui sont aujourd'hui nos frères, 
avaient jadis reçu les leçons des Phéniciens et 
de Rome!... Songez enfin que nous formions 
des familles bien constituées, très unies, qu'on 
n'a jamais trouvé mieux que les femmes 
pour civiliser les enfants!... Mesdames, vous 
avez lu l'admirable livre de Pierre Loti, les 
Désenchantées !... eh bien, ces belles Turques, 
devenues, au fond de leur harem, de petites 
princesses de lettres, de science ou d'art, sont 
très exactement les sœurs aînées de nos dames 
arabes ou berbères... Sans doute, nos troubles 
politiques ont retardé notre évolution intellec- 



fct 



les Osmanlis, accepteront très vite, acceptent 
déjà l'influence transformatrice de leurs com- 
pagnes. 

— Vous êtes un féministe trèB convaincu, 
Sîd Mohamed ! 

— Qui ne l'est pas, peu ou prou? Voyez- 
vous, l'erreur, la seule erreur de notre Islam 
est de n'avoir pas su reconnaître dès l'origine 
l'incontestable supériorité du beau sexe sur 
l'autre!..., Mais nous réagissons contre cette 
erreur-là ! . . . 

— Sid Mohamed, — interrompt la plus jeune 
des deux Françaises, — vous me donnez une 
extrême envie de connaître votre harem I J'ai 
déjà rendu visite à des dames musulmanes, et 
je les ai trouvées délicieuses. Mais elles ne par- 
laient pas français et je n'ai pas du tout pu 
satisfaire mon goût immodéré pour le bavar- 
dage... au lieu que chez vous !... 

— Madame, — réplique Sid Mohamed en s'in- 
clinant, — ma mère et ma femme seraient char- 
mées de votre gracieuse venue... Mais elles 



Vous avez peut-être aperçu, à la porte de ma 
villa, une tente toujours plantée, prête : la 
mienne... 

— Quel dommage... 

— Vous me rendez confus 1... Et combien on 
regrettera, à Rabat, l'honneur charmant que 
vous vouliez nous faire!... J'y songe, madame, 
daignerez vous me rendre très heureux?... J'ai 
reçu hier, de là-bas, une broderie qu'on a faite 
pour moi... Cela peut servir de coussin... Ici, 
que puis-je faire d'un coussin? El la brodeuse 
serait si ficre d'apprendre que vous avez accepté 
ce très modeste présent... 

— Oh ! jamais de la vie... 

— Pourquoi? Raisonnablement, vous ne pou- 
vez pas refuser... Ce serait une injure ! Allons, 
voilà qui est dit. Je vous apporterai cette ba- 
gatelle demain, au tennis... 

Le cercle est rompu. Le ministre vient d'in- 
viter ses hôtes à passer dans le salop voisin, 
où sont exposés de somptueux tapis, envoi fra- 
ternel de S. M. le sultan à S. M. le roi de Bo- 



— Oh! réplique en riant un diplomate bien 
informé, — Sid Mohamed ne manque jamais 
une occasion de rafraîchir ses souvenirs de la 
plaine Monceau... 

— Moi qui me figurais que les Arabes avaient 
su maintenir la femme à sa bonne vieille place 
domestique, et refouler intelligemment la ma- 
rée montante de nos modernes amazones I Je 
déchante ! Est-ce qu'il y a beaucoup de cafds 
comme, celui-là entre Tanger et Agadir? 

Le diplomate bien informé allonge une 
moue bien indécise : 

— Comme celui-là? Non, je pense... Quoique, 
peut-être, celui-là ne soit pas tout à fait le per- 
sonnage que voua imaginez... 

Minuit. Sid Mohamed ben Chékib , enveloppé 
maintenant de sa djellaba bleu sombre et de 
son grand burnous neigeux, monte à cheval 



un ecuyer uenr. la neie par ia unue. un vaici 
marche devant, portant lanterne. Et deux 
soldats à casque rouge suivent, fusil au 
poing. 

Les rues en escaliers... Les hautes portes 
barrées de chaînes... La route pavée, entre ses 
acacias fleuris qui embaument... La plaine 
enfin, toute verdoyante, et clairsemée de tentes 
pointues... 

La villa de Sid Mohamed ben Chékib est 
entourée d'un grand mur bleuâtre. On entre 
par une voûte oblique. Des gardes, accroupis 
sur leurs nattes, se lèvent en hâte à la vue du 
maître. 

Sid Mohamed met pied à terre, franchit le 
jardin plein de roses, pénètre dans l'habitation, 
traverse deux salles de marbre et de stuc, cise- 
lées comme dentelles... 

Une troisième salie très tapissée... Deux 
négresses, debout, au seuil, se prosternent. 
Trois femmes blanches sont là, belles et parées. . . 
Sid Mohameh s'est sans doute trompé tout à 
l'heure, en affirmant que son harem était h Ra- 
bat... trois femmes blanches sont la, et s'immo- 



sur un fort beau coussin de soie brodé. 

— Donne I — commande- t-il en arabe. 

Il prend le coussin, le jette vers les négresses 
avec un ordre bref, qu'il laisse tomber par- 
dessus l'épaule, dédaigneusement. 

Les trois femmes ont écouté, muettes. 

Alors, il passe devant elles, les regardant 
l'une après l'autre, lentement. Et, s'arrètant 
enfin, il en touche une du bout de sa cravache : 

— Toi, — dit-il. 

L'élue se lève, docile, et obéit. 



er, devant Sa fi. 
liai 4908. 



NULLE PART 



16. — LA DAME BLEUE 

Il m'est arrivé une fois, — et une seule — 
de rencontrer dans la rue l'impossible. 

Voiei : 

L'an 1329 de l'hégire, le lundi 26 de ahaban, 
un tableau primitif, le prince et le premier de 
tous les primitifs, sans contredit : la Dame 
Bleue, attribuée à Dante Àlighieri... la Dame 
Blette, seule toile que nous ayons et de 
l'homme, — l'homme qui fit l'enfer! — et de 
l'époque ; la Dame Bleue, l'œuvre moyen- 
âgeuse qui devança la Renaissance, si l'on peut 
dire, en la prophétisant: tant elle en approche, 
l'égalant par la perfection, la dépassant par 
l'expression et le sentiment ; la Dame Bleue, 



Béatrice, de cette maîtresse qu'il adora, et qui 
le trahit pour s'enfuir de Florence avec un 
chevalier de la chevalerie impériale, du nom 
d'Otberg, lequel l'aima chèrement aussi, dit 
la légende, mais ne sut l'empêcher d'être re- 
prise à peu près de force par Dante, et 
séquestrée, puis mise en oubliette, — et d'en 
mourir ; cette tragique Dame Bleue, belle 
d'ailleurs à miracle dans sa robe de satin tur- 
quoise et dans ses dentelles amoureusement 
dessinées, avec son front, le plus doux et le 
plus pur qui soît, ses yeux, les plus pensifs et 
les plus profonds, sa bouche, la plus secrète et 
la plus voluptueuse, et dont le sourire est une 
ironie éternelle... la Dame Bleue enfin, qui 
efface la Joconde; la Dame Bleue, aujourd'hui 
merveilleux ornement de la merveilleuse Sainte- 
Chapelle, qui l'expose, comme chacun sait, au- 
dessus del'autel de Sainte-Geneviève, dont elle 
est censée figurer l'image, — la Dame Bleue, 
comme l'horloge du Palais sonnait les douze 
coups de midi, soit, ce jour-là, quatre heures à 
la turque, — disparut. On put préciser l'heure, 
puisque, au cours de l'enquête, deux témoins 



vu le chef-d'œuvre; qu'il s'était même arrêté, 
et attardé à le contempler, au point d'impa- 
tienter le gardien, qui confirma la chose ; — 
et l'autre attesta qu'au douzième des mêmes 
douze coups, levant par hasard les yeux vers 
le tableau, il avait constaté, et fait consta- 
ter sur-le-champ par tout le monde, que le 
cadre y était encore, et même la toile avec 
le paysage et l'architecture qui fait le fond 
du portrait, mais que le portrait n'y était plus : 
à sa place, un trou béant s'ouvrait, découpé 
comme à l'emporte-pièce. La Dame Bleue s'en 
était allée toute seule ; et rien autre qu'elle ; 
mais elle s'en était allée bel et bien. 

Le bruit que cela fit sur toute la planète, 
vous vous en souvenez. La disparition était 
effarante ; je dirais impossible si je ne tenais 
pas à réserver le mot. On parla d'enlèvement 
mystérieux. L'imagination du public s'enfiévra. 
Force gens, qui, de leur vie, n'avaient vu la 
Dame Bleue, ni peut-être oui parler d'elle, 



ne l'auraient jamais vue. Je me moque, j'ai tort. 
Ces gens étaient des hommes, comme moi; et 
pour eux, comme pour moi, comme pour tonte 
la race des pauvres animaux que nous sommes, 
rare vaut mieux que beau et que bon, addition- 
nés. Si je fus, en l'occurrence, moins ridicule 
qne les pleureurs, je n'ai pas de quoi me van- 
ter : j'étais amoureux. Je conjuguais même le . 
verbe aimer à la voix réciproque, ce qui 
n'arrive guère aux amants que la semaine des 
quatre jeudis. Car aimer est un verbe actif ou 
passif, mais actif ou passif seulement. J'avais 
raison tout à l'heure : nous sommes décidément 
de pauvres animaux, moins à blâmer qu'à 
plaindre. 

N'importe ! j'aimais alors et j'étais aimé: vous 
co ncevez que les yeux et la bouche de la Dame 
Bleue m'inquiétaient médiocrement. Une autre 
bouche, d'autres yeux... Mais là-dessus, si- 



elle ne reparut pas. On n'en eut point de nou- 
velles, on n'en découvrit pas l'ombre d'un ves- 
tige. Des jours passèrent, put» des semaines, 
puis des mois. Les absents ont tort : la Dame 
Bleue fut oubliée. Je l'oubliai nioi-mêmè^plus 
que personne, ne m'en étant guère préoccupé 
jamais, et cherchant, comme cherchent tous 
ceux qui aiment, à toujours tout balayer hors 
de ma mémoire, pour y faire place plus grande 
et plus pure à l'image de celle que j'aimais. 
Cela, simplement pour vous bien convaincre, 
que le 17 de moharrem suivant, (vous voyez 
que ce n'est pas le lendemain du 26 de shaban!) 
j'étais certes à cent lieues de penser à la 
Dame Bleue, tandis que, dans Paris nocturne, 
je m'en revenais à pied d'Auteuil à mon lie 
Saint-Louis, ■ — j'habite quai de Bouibon, — 
a près avoir dîné, — diné très gaîment, — chez 
u n ami. A pied : parce qu'il faisait une belle 
nuit froide et laiteuse, et parce que j'aime à 
marcher quand les rues sont dégagées, net- 
toyées, de ce grouillement tapageur et malodo- 



ce jour-là, à la franque, cela faisait justement 
minuit (I). J'avais pris par le chemin des éco- 
liers ; le chemin des écoliers m'avait conduit à 
l'Étoile. Je marchais droit devant moi : je ne 
contournai donc pas la place : je traversai, 
allant sans y songer vers la grande Porte qui 
attendait encore, en ce temps-là, que la Gloire, 
sur le cheval de Foch, y passât. J'arrivai au 
seuil; à la ligne tracée par l'ombre noire de 
l'Arc sur le pavé blanc de lune. 

Là, je m'arrêtai net : la place était solitaire ; 
je n'avais pas imaginé rencontrer quelqu'un 
sous l'Arc même. Or je rencontrai quelqu'un : 
dans l'ombre plus opaque de la voûle, une 
silhouette apparaissait vaguement, adossée 
contre l'angle intérieur du premier pilier, à 
main droite... la silhouette d'une femme... 

Je m'étais arrêté surpris et plutôt inquiet. 



(Il L'heuru turque esl réglée sur le coucher du soleil. 
La correspondance des heures a à la turque i et a à la 
franque ■ Tarie donc selon les saisons. 



trente bonnes secondes face à face avec cette 
silhouette, femme présumée. Je la regardais. Elle 
ne me regardait pas. 11 va de soi que je ne distin- 
guais pas ses yeux. Mais, un regard appuyé sur 
vos yeux, cela pèse: je ne sentis pas le poids 
de ce regard-là. Néanmoins, petit à petit, ma 
gêne et mon inquiétude du premier instant 
tournaient en malaise... en trouble... et... ma 
foi! en peur!... oui-dà ! en une peur inconnue, 
toute froide et toute blême, qui était peut-être 
bien la peur des fantômes et de l'invisible, la 
peur de l'au-delà, de l'inconnaissable, de la 
mort. Fichue peur! 

Les trente secondes me semblèrent longues. 
À la trentième, je dus me cramponner à tout ce 
que j'ai d'amour-propre pour ne pas me sauver 
bravement à toutes jambes. 

Je ne me sauvai pourtant pas. Au contraire. 
L'orgueil est un bon professeur d'énergie. Je 
me raidis dans le mien, et je repartis, mar- 
chant à l'ennemi... c'est-à-dire à l'apparition... 



Ma peur devenait terreur, terreur glacée, 
grelottante, atroce et s'empirait au fur et à 
mesure que j'avançais. Les vingt pas me sem- 
blèrent plus longs que tout à l'heure les trente 
secondes. J'obliquai même à gauche pour pas- 
ser plus loin du pilier dangereux. Maïs je ne 
reculai pas. J'eus seulement une hésitation à 
mi-route : l'apparition m'avait regardé ; et ce 
regard frappa mes yeux comme un coup. Choc 
sensible. Et surtout, commotion imprévue. A 
ma peur, qui d'ailleurs n'en diminua point, se 
mêla soudain une autre émotion, la plus extra- 
vagante : — l'admiration. Oui. 

Cette ombre que je voyais à peine, voilà que 
tout d'un coup je l'admirais! j'en étais émer- 
veillé, ébloui; cette silhouette ténue, j'en admi- 
rais la longueur svelte, la courbe souple, la 
grâce ; cette tache bleuâtre sur la pierre grise, 
j'en admirais la justesse et l'harmonie... 
Bleuâtre, la tache?... oui... bleuâtre... bleue. 
Et comme ce mot-là, — bleu, — me passait par 
l'esprit, mon admiration, inexplicablement, s'en 
augmenta. Oui : cette simple tache de pénombre 



moi tout à coup quelque chose d'extraordinaire ! 
de prodigieusement beau, pur, grave, et iro- 
nique aussi... Tout cela, toutes ces perfections 
étranges, une seule seconde les évoqua pour 
moi, devant ce seul profil esquissé sur un mur... 

Il est clair que dès cette seconde-là, je com- 
mençai de tâter l'impossible. 

Des vingt pas maintenant, j'en avais fait 
quinze. Les cinq derniers furent cinq étapes. 
Mon admiration s'exaltait, mais ma peur ne 
cédait pas. Au contraire. A la fin, je fus dans 
l'éblouissement et dans la terreur à la fois. 
Les mourants doivent connaître cette épou- 
vante extasiée, quand tout à coup, surgi des 
brouillards de la mort, ils aperçoivent Azraël, 
splendide et terrible.] 

Le dernier pas. — Soudain, choc brutal : 
l'apparition parla. C'était donc une femme tout 
de bon? une femme vivante? Elle parla; elle 
me dit : 

— Monsieur, il est presque minuit, n'est-ce 
pas? 

La voix sonnait voilée, très voilée, mais très 



quel homme élevé ne répondrait pas à une 
femme? Je répondis tout de suite, avant de ne 
plus trembler : 

— Il est plus de minuit, madame. Voyez : 
minuit dix. 

Un gémissement, — un soupir plutôt, — 
accueillit seul ma réponse. La dame... (la femme 
était une dame, élégante même; trop peut-être 
ponr aller à pied ; trop, sûrement, pour s'ados- 
ser de nuit, à l'un des piliers de l'Àrc-de- 
Triomphe...) la dame chancela. Et je m'avançai 
pour la soutenir. L'éducation encore! — D'ail- 
leurs mes craintes commençaient de me quitter, 
au fur et à mesure que je voyais les siennes 
monter à son visage qui palissait... Car je le 
voyais maintenant, ce visage que j'avais ad- 
miré d'avance et d'intuition. Et je n'avais pas 
à me dédire : il était beau miraculeusement. 
L'ovale des Jones encadrait une bouche volup- 
tueuse et secrète à la fois, qui souriait d'un in- 
dicible sourire, fait d'ironie, mais d'ironie pour 



trop élégant pour l'heure et pour le lieu. 

Mais la dame avait chancelé, et je la soutins 
juste à temps : elle allait choir. Mon bras en- 
toura une taille souple, ma main saisit un bras 
ferme, mais glacé. 

On s'évanouissait tout de bon. A tel point 
que je crus utile de frapper dans les mains qui 
devenaient inertes. La dame alors se raidit : 

— Monsieur, — s'écria-t-elle, — c'est impos- 
sible! il n'est pas minuit... Songez, songez, s'il 
était minuit, et que le chevalier ne fût pas là... 
ce serait que... mon Dieu! mon Dieu!.. 

Je rapporte la phrase telle que je l'entendis ; 
incohérente a souhait. Ainsi balbutia la Dame 
Bleue... 

... La Dame Bleue... 

C'est alors seulement que j'y songeai. (Vous, 
vous [y avez songé depuis longtemps? par- 



chair et sang; d'image, femme; de portrait, 
modèle; de morte, vivante. Fors te détail, la 
Dame Bleue à n'en pas douter! La ressemblance 
criait, de la tête aux pieds, de la robe à la peau. 
La Dame Bleue; Béatrice, celle qu'aima Dante 
et que Dante tua... 

An fait, la tua-t-il? 

S'il ne l'avait pas tuée?... qui sait?.. 

Elle parlait encore... et je trouvai» ses 
paroles moins, beaucoup moins incohérentes : 

■ — Le chevalier ne pent me joindre qu'avant 
minuit... minuit passé, tout est à l'Autre.., et 
l'Autre, qui m'a cloîtrée tant, tant de siècles..* 
dans cette atroce prison de bois, de toile, 
d'huile, de vernis, que sais-jet... s'il revenait, 
s'il me reprenait... . 

Elle cria tout à coup de joie, s'arracha de 
mes mains : 

— Enfin! enfin! sire Otbert! c'est vous! je 



Quelqu'un était survenu, trèa sileneieuse- 
ment. Quelqu'un de masqué en quelque sorte, 
par le capuchon d'en manteau. Mais le capu- 
chon se relevait, et aana Joute, celui qui surve- 
nait n'était pas celai qu'on avait attendu. 

Le capuchon s'était relevé. Je via une face 
maigre jusqu'à l'ascétisme; ardente jusqu'au 
fanatisme; lumineuse de génie, terrible. La 
Face que personne jamais n'oublie après l'avoir 
vue, peinte ou taillée : Dante. — Dante revenu, 
— lui comme elle, — de l'Au-delà. 

Il dit, achevant ce qu'elle ne pouvait achever : 

— 11 eût fallu qu'il fût mort? Il est mort en 
effet. Il ne reviendra plus cette fois. 

Elle ne cria pas. Rien qu'un soupir. Ses 
genoux faiblirent. Sans plus. 
11 se détourna pour murmurer: 

— Virgile me l'avait dit, que même le Secret 
ne peut vaincre l'Amour... Ah! maudite! 

Il revint à elle, prostrée, pétrifiée : 

— Il est mortt pas captif, celte fois; pas 



Le capuchon retomba sur l'implacable face. 

— Allez I — dit-il, — retournez d'où vous 
êtes venue. Je vous reprends. Allez. 

Malgré moi, j'avais reculé jusqu'à la muraille 
de l'Arc, histoire de toucher de la pierre, du 
ciment, des choses de ce monde-ci. Je touchai. 
Puis je regardai derechef. Et je ne vis plus 
rien. 

L'impossible avait disparu. 

C'est le 18 moharrem, le lendemain de cette 
nuit-là que les journaux relatèrent l'inexpli- 
cable retour de la Dame Bleue dans son cadre, 
au mur de la Sainte-Chapelle... 



■ LA BAGUETTE DE CIRCE 



Comme je me garais d'un Madeleine-Bastille 
en sautant sur le refuge du carrefour des Écra- 
sés, Arif, par derrière, me frappa sur l'épaule. 

— C'est une chance, j'allais chez toi, — me 
cria-t-il dans l'oreille... (l'omnibus faisait un 
effroyable ferraillement le long du trottoir, 
et trente voitures nous cernaient d'un rempart 
tournoyant...) — Mon vieux, îl faut que tu 
viennes ce soir à la fumerie, j'aurai un numéro 
vraiment curieux. 

— Quel genre? 

■ — Une dame qui veut fumer. Une femme 
de trente ans ayant mari, enfants, amant. Un 
produit superbe et complet de la civilisation 
actuelle ; ube forteresse de tous nos préjugés 
héréditaires, religion, morale, convention so- 



neui neures sonnèrent, je lus u anoru leme ae 
rentrer chez moi et de fumer ma propre pipe. 
Hais un fiacre passa, portant la lanterne de 
Grenelle. Et je me laissai mener par ce hasard. 

Arif habite, tout près du pont de Molitor, une 
petite maison parmi de grands arbres. 

On entre par une grille et on traverse un 
jardin, une pelouse plutôt plantée d'acacias et 
de hêtres, La grille est haute et tapissée de 
lierre. On ne voit pas à travers, ni par -dessus. 
Si bien que la maison semble au milieu d'une 
forêt. 

Il y a d'abord une allée moussue, puis un 
perron, puis une antichambre a dalles bleues 
et blanches. Ensuite, à gauche, le cabinet de 
travail avec, en guise de murs, deux grandes 
baies par où le jardin entre. Tout cela très 
élégant et confortable, moderne, sans rien 
d'exotique ni de bizarre. 

Mais, derrière le cabinet, il y a la fumerie, 



très sombre, à cause d'un lierre opaque pressé 
contre la fenêtre : sombre comme une eau-forte 
de Rembrandt. J'aime cette fumerie différente 
du reste de la maison, différente de tout ce 
qu'on voit à Paris, — et autre part. Elle est 
nue et mystérieuse. Pas de meubles, pas de 
bibelots, rien de visible, rien de réel à quoi 
accrocher sa pensée : rien que les nattes silen- 
cieuses du sol et le vide enfermé entre les , 
quatre murs de crêpe couleur de sang ancien. 
La nuit, la lampe a opium éclaire tant bien que 
mal ces quatre murs ; mais le vide du milieu 
reste obscur, — je n'ai jamais compris pour- 
quoi... 

Maintenant, nous fumions, Arif et moi, cou- 
chés sur le flanc, face à face, et le plateau à 
opium entre nos poitrines. 

— Quand ils sonneront, — dit Arif en tour- 
nant l'aiguille au-dessus de la lampe, — tu iras 
ouvrir la grille. Maïs, en passant par le cabi- 
net, tu prendras le burnous qui est sur la 
liseuse et tu l'endosseras par-dessus ta robe. 

— Il ne fait pas froid du tout. 



Parce que j'avais déjà fumé huit pipes, j'en- 
tendis de très loin le bruit du moteur et le cris- 
sement des pneumatiques sur le sable; et 
j'ouvris la grille avant qu'ils eussent sonné. 

— Venez, — dis-je. 

La femme, encapuchonnée d'une sortie de 
bal, hésita. L'homme élégant s'inquiéta de ma 
longue barbe et du burnous blanc d'où sortait 
une manche de salin brodée. 

— Mais c'est M. Arif, — commenca-l-il... 

— Arif est mon ami. Venez. 

La maîtresse prit le bras de l'amant, un peu 
craintivement, et ils me suivirent dans l'allée, 
entre les hêtres. 

Elle entra la première, rassérénée dès l'anti- 
chambre. 

Dans le cabinet de travail, je la priai d'dter 
son manteau. Curieuse, elle regarda la table 
encombrée de livres, les aquarelles des murs et 
les acacias pressés contre les vitres des baies. 



estampe de Hops un peu réaliste pour admirer 
un brûle-parfums correct. 

— Tout est d'un goût!... M. Arif est vrai- 
ment un artiste. Et quel ami charmant 1 II 
y a longtemps que vous le connaissez, mon- 
sieur? 

Elle s'était assise, souriante, aisée, mon- 
daine. Elle attendait le maître de maison, sans 
marquer l'étonaement qu'elle avait qu'il ne fût 
pas là pour la recevoir. Elle imaginait visible- 
m ent qu'il allait venir, s'excusant de son 
retard, et qu'il la conduirait avec cérémonie 
vers quelque table de souper. 

L'opium, cela devait être une cigarette très 
parfumée, qu'on allumerait entre deux coupes 
de Mumm... 

L'homme à orchidée, l'amant, demeurait 
de bout, le pardessus au bras gauche. Et je 
lisais sur sa figure un blâme dédaigneux pour 
f accoutrement de carnaval dont il me voyait 
revêtu, et pour tout ce qu'il flairait d'incorrect 



chon delà sortie de bal. Dana le miroir, je sur- 
pris son vrai regard — son regard de femme 
vivante, et non plus factice — appuyé sur 
moi. Une seconde. Et elle se retourna, les yeux 
indifférents. 

Je l'empêchai de se rasseoir. 

— Madame, s'il vous plaît maintenant d'en- 
trer... 

Et j'ouvris la fumerie rouge, pleine d'ombre. 

Elleavança de trois pas et s'arrêta. 

Arif fumait. Sa silhouette de satin bleu et 
noir se distinguait mal parmi les volutes grises 
qui ondulaient sur les nattes. On voyait cepen- 
dant qu'il ne bougeait pas et que peut-être il 
ne s'était point aperçu de notre entrée. Le 
silence était accru, matérialisé par le grésille- 
ment menu de l'opium, au-dessus de la lampe. 
Moi, j'avais laissé tomber le burnous hors de 
la fumerie et fermé la porte, pour exclure le 



tant le coussin de cuir; et il parla : 

— Madame, la fumerie est toute à vous... 
Voua voyez qu'on fume l'opium couché. S'il 
vous est agréable de ne pas gâter votre toilette 
et d'être à l'aise dans une robe molle, j'ai des 
kimonos citron qui iront bien a votre peau 
pâle, et le cabinet de toilette est à vous, comme 
la fumerie... 

Elle regarda son amant, stupéfaite, et fit un 
effort pour répondre : 

— Merci... je fumerai comme je suis. 

Je me rangeai pour lui faire place sur la 
natte, près du plateau. Mon bras toucha le 
panier de la théière, et je remplis une tasse que 
je lui offris. Elle hésita, impressionnée jusqu'à 
l'impolitesse : 

— C'est bien du thé? — murmura-t-elle sans 
boire. 

Paisiblement, je lui repris la tasse et je bas 
à sa place. Elle rougît, et, pour cacher sa con- 
fusion, s'allongea tout de suite le long du pla- 



Elle appuya le bout de jade contre ses lèvres, 
et la drogue ruissela lentement dans ses pou- 
mons vierges. 

Je ne la regardais pas dû tout. Cela ne m'in- 
téressait point. Et puis, il aurait fallu tourner 
ma tête à droite, et j'étais bien, sur le dos, les 
yeux au mur rouge. Au mur, il y avait l'a- 
mant, adossé. De la fumée grise floconnait 
entre lui et moi, et, à travers, il ne me parais- 
sait plus tout à fait réel, lui qui ne fumait pas : 
moitié homme, moitié larve... 

À bout de souffle, elle lâcha la pipe et se rai- 
dit brusquement en arrière. J'entendis le choc 
de ses peignes sur le sol elle cri des nattes grif- 
fées par ses deux mains. 

Sans parler, Àrif prit une autre goutte d'o- 
pium au bout de l'aiguille. Puis, la pipe cuite, 
il me la tendit. 



Arif me tendit la pipe. CJae fois encore, ma 
tête posa sur l'épaule nue. La main frôla ma 
joue, mon cou, et, par l'ouverture de la robe 
chinoise, joua sur ma poitrine. 

La pipe fumée, je restai sur place. Nous 
étions presque enlacés comme des amants. 

Elle murmura : 

— Pourtant je ne vous connais pas du tout... 
Si vous m'aviez rencontrée tout à l'heure, dans 
la rue, et si vous m'aviez seulement effleuré 
la main, je vous aurais souffleté... 

Elle murmura ensuite : 

— Vous me plaisez. . . 

La fumée grise était maintenant opaque. 
Entre les murs rouges, il faisait tout à fait 
obscur. Et l'amant, toujours debout au fond 



Après la neuvième pipe, elle souleva la tète : 

— Allez-vous-en I — dit-elle. 

11 remua. Sa voix arriva jusqu'à nous, bal- 
butiante d'étonnement : 

— Mais... comment... vous?... 
Elle répéta : 

— Allez-vous-en I 

J'entendis la porte delà fumerie; puis, plus 
lointaine, mais également distincte à mes 
oreilles affinées, la porte de la grille. 

Alors, Lotus appuya profondément sa bouche 
sur ma bouche... 



TABLE DES MATIERES 



- LES BÈTES 



I. — Ici 

- La preurc 51 

- L'homme qui le savait . 63 

- Mou duel à mort 73 

- Cas de conscience 83 

- Les trois verdicts 91 

- Le sac à fermoir d'or 10Ï 

- Le cas de mademoiselle Amorosi 113 

- Cinq à sept 129 



II. - 



Ailleurs 



10. — La grande muraille . .' 1*3' 

il. — Une demi-minute. 163- 



- Un féministe 

III. — Nulle part 

- La Dame bleue 

- La baguette de Circé. . ■ 



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Dautrin (Elie). L'Absent, roman (10* mille) 5 *> 

Doknay (Maurice), * f J t<w<Mmi<!/raflF.»t«. Dialogues d'hier 

(4 e mille) 6 75 

Duvejinois (Henri). Edgar, roman (ii« mille) 5 » 

Esparbks (Georges il'). Ceux de l'an 141 (0° mille) 5 s 

Fabrb (Emile). Théâtre. Tome l° f (3 e mille) 73 

Fabri (Georges). La vilaine Bête 3 s 

Farrèrr (Claude). La dernière Déesse, roman (30* m.). G 73 

— La Maison des Hommes vivante, roman (2tt* mille). 5 » 

— Fumée d opium. .Nuuvelle édition, illustrée par Louis 
Morin 5 » 

— Quatorza histoires de soldats (27 e mille) 3 ■ 

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Fisrrb (Jacques). Les Galères dans la Rade (Corfou). . . 3 d 
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— Sylvette et son blessé, roman (14 e mille). Cou- 
ronne par l' AcadémU française 3 » 

Fonce (R«né). Mes Combats. Préface du Maréchal Foch 

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— Bonnes gens Cl mille) 5 » 

Frappa (Jean-José). L'Idée, roman (4* mille).. S » 

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GiRMBR (Noël). Le Don de ma Hère, poèmes. Préface 

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Genivotx (Maurice). Jeanne Rotaelln, roman (4« mille). 3 75 

(1én[ai:x (Charles). Mes Voisins de campagne (3-' mille). 5 75 

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Hibsch (Charles-Henry). La Cher» au pieds d'or, 

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Laparcbrik (Marie). La Fête est finie I roman (5 a mille). 5 » 

' Latzko (Andréas). Les Hommes en guerre, traduit de * 

l'allemand par Magdeleine Mari (S* mille) 6 75 

Lbfbbvbk (Raymond). Le sacrifice d'Abraham, roman 

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Lbfbbvbb et Vaillant-Coutumes. La Guerre des Soldats 

(5« mille) 5 n 

Lfvrl (Maurice). Le manteau d'Arlequin, roman (4*m.). 5 75 

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Machahd (Raymonde). Ta Enfanteras, roman d'une ma- 

ternité(ti B mille). Couronné par l'Académie française. 6 » 

MargueRITTE (Paul), du V Académie Qanaaurt, Gens qui passent 

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— Jouir, roman (tfâ* mille). 2 vol L'un 6 75 

Mabguerittb (Viclor). Au Bord dn gouffre (août-sep- 
tembre 1914). (35 e mai») 7 » 

Marx (Magdeleine). Feœne (10* mille) 6 75 

Miubeatj (Octave). Chez illustra écrivain (10» mille)... 5 4 i 

— La Pipa de cidre (IU" mille)..... 5 *» 

— La Tacie tacheté. (Ui» mille) 5 »